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L’année dernière, nous faisions l’écho d’une expérience singulière : la réalisation d’un documentaire sur le dispositif national « Collège au cinéma ». Ce film, à l’initiative de la Maison de l’Image Basse-Normandie, a été coproduit avec Le Fil des images. Le film montre l’expérience de deux classes, l’une de sixième, l’autre de quatrième, filmées pendant une année scolaire dans deux collèges du département du Calvados. Du point de vue des élèves et au rythme des projections au cinéma, ce documentaire explore, entre la salle et la classe, la manière dont le regard et la parole cheminent chez les jeunes spectateurs. À travers leurs visages, à la lueur des films et des mots, les adolescents se révèlent… Le réalisateur Jean-Marie Vinclair revient aujourd’hui sur la genèse de ce très beau projet et son produit fini : « Le temps du regard ».

Que permet le film que l’on ne pourrait pas voir « en temps normal » ?
Jean-Marie Vinclair :
Le premier désir du film a été d’aller voir au-delà du bilan, des chiffres, des retours que nous font les salles de cinéma ou les enseignants. Mon impulsion a été guidée par le ressenti des élèves vis-à-vis du dispositif « Collège au cinéma » et j’ai souhaité me situer à leur niveau, partager leur regard. Il est assez rare que l’on s’attarde sur le sensible, pourtant c’est fondamental me semble-t-il pour comprendre ce qui se joue dans l’expérience du spectateur, qui plus est chez les plus jeunes…

Pensez-vous avoir réussi à capter ce ressenti ?
Je crois que le film permet bien de voir les jeunes grandir, leur regard évoluer. Ils ont mûri quelque chose. Au fil des semaines, je me suis rapproché de certains élèves et me suis concentré sur leur expérience. Il fallait que celle-ci soit incarnée par « des personnages », pour ne pas tomber dans le piège d’un film « mosaïque ».

D’ailleurs, on ne peut résumer « Collège au cinéma » à ce film documentaire, il ne s’agit pas d’un « publi reportage » sur le bien fondé d’un tel dispositif, mais un regard, à un moment donné, sur une situation donnée.

En ce sens, filmer deux classes, de 6ème et de 4ème, a été particulièrement marquant. A cet âge-là, avoir 11 ans ou 14 ans cela n’a vraiment rien à voir. En 6ème, en tous cas dans le film, c’est en quelque sorte au premier qui lève la main pour prendre la parole ! Ils ont une parole débridée, c’est une façon pour eux de s’affirmer par rapport au groupe. C’était un contexte assez complexe pour mon travail de réalisateur car au début aucun élève ne s’imposait à moi plus qu’un autre, mais cela s’est construit dans la relation.

En 4ème, en revanche, une bascule très nette se produit. Je me suis retrouvé face à des élèves réellement mutiques… Tous, sauf un : Jason. Ce dernier est dans ce contexte devenu « naturellement » personnage. Il a très fortement incarné ce cheminement de la pensée et du regard, entre un début d’année où sa fréquentation du cinéma le portait naturellement vers des films de divertissement, et une fin d’année où il raconte que le film qui l’a le plus marqué est « Du silence et des ombres » de Robert Mulligan… En fait, la place qu’il laissait peu à peu dans son esprit à ces films d’art et d’essai, aux débats qui les ont accompagnés, l’ont surpris, interpellé, intéressé. Quelque chose s’est passé…

JMVinclairNBLe documentaire a finalement glissé vers l’observation sociologique ?
Inconsciemment, peut-être. A minima, le film permet de dresser un portrait de l’adolescence, porté par leurs propres mots, leurs propres regards. Très modestement, et sans être dans l’état des lieux, dans le manifeste ou dans l’évangélisation, le documentaire fait ressortir ce que le dispositif permet en terme d’éveil du regard, à l’échelle de deux classes et d’une poignée d’élèves. Cela permet de voir à quel point les dispositifs d’éducation à l’image et aux pratiques artistiques sont essentiels dans le parcours de construction de l’enfant, d’autant plus à cet âge charnière. Cela montre qu’il faut du temps pour éprouver ce regard cinématographique, que l’accompagnement de l’enseignant dans cet éveil est essentiel, que la posture de l’artiste, en tiers, est un maillon vraiment intéressant dans ce nouveau rapport à soi. Et par ailleurs pour certains enfants, qui disposent désormais de pleins d’autres moyens de visionner les films comme les tablettes ou les smartphones, le fait d’aller au cinéma ne va pas forcement de soi. J’ai le souvenir de plusieurs élèves de 6ème qui me disaient que leur première fois au cinéma était avec « Ecole et cinéma »…

Aussi, il me semblait important d’avoir un parti-pris formel qui raconte l’émoi des visages : d’où la proposition de filmer les ados en portraits dans les salles obscures de cinéma, en contrechamp des projections. Il y a quelque chose de pictural dans le scintillement des lumières, quelque chose bouge, et se fige aussi. J’ai pu saisir l’intensité de leurs regards, des yeux qui brillaient, des rictus… Ces petites choses qui racontent une forme d’intériorité.

J’imagine que pour les professeurs aussi, le documentaire leur a permis de porter un regard différent ?
Oui, en premier lieu dans l’image que leur renvoie le film de leur posture d’enseignants : enseigner, c’est d’une certaine manière comme une représentation de théâtre, on joue toujours un peu un rôle ! Mais surtout, cela leur a permis d’aborder les élèves dans leur individualité, autrement que par le groupe. Cela pose, implicitement, d’importantes questions sur l’éducation et le contexte très délicat d’enseignement qu’est le collège. Mais l’intention du film n’était pas d’exposer ou de cataloguer des usages pédagogiques.

Le Temps du regard, une année au cœur du dispositif Collège au cinéma Calvados.
Documentaire réalisé par Jean-Marie Vinclair pour Maison de l’Image Basse-Normandie, France, 2015, 55 minutes.

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