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Par Joël Danet – Vidéo Les Beaux Jours.

Rédiger une critique de film compte parmi les activités pédagogiques liées à la transmission du cinéma à l’école. Le principe est d’inviter les élèves à mettre en mots leur compréhension d’un film et les impressions qu’il lui a fait éprouver. Certes, l’exercice exige de leur part de s’acquitter des informations nécessaires sur l’œuvre. Bien plus, il leur demande de formuler une analyse qui s’appuie sur leur expérience de spectateur et de leur culture cinématographique. Un film s’inscrit dans la continuité de l’histoire du cinéma, résonne avec d’autres films, du même auteur ou non ; il s’inspire d’un courant, d’un style, d’un genre propre à une époque ou un pays. L’enjeu d’une critique porte l’écrit qui en résulte bien au-delà de l’exercice de résumé et de l’expression d’une opinion à l’emporte-pièce.

Dans le cadre de l’école, la rédaction de la critique consiste moins à reproduire un travail journalistique qu’à s’efforcer de témoigner d’un regard averti et sensible sur l’art de la réalisation. Par ailleurs, l’histoire et l’actualité de la critique est marquée par des revues et des figures. A ce titre, elle inspire une approche textuelle : certains articles critiques pourraient, par leurs qualités littéraires et la philosophie qui les porte, être étudiés comme tels. Ils témoignent d’une réflexion au long cours sur l’essence du cinéma et l’évolution de sa place dans le monde des images. Le texte ci-après propose une synthèse des réflexions inspirées par l’activité critique en s’appuyant sur des références anciennes et récentes issues du centre de ressources de la Maison de l’image de Strasbourg.

critique_ajameCe qui est souvent reproché aux élèves quand ils se livrent à l’exercice de la critique – ne parler du film que par son scénario et ses personnages, se contenter d’un j’aime-j’aime pas – l’a été aux journalistes eux-mêmes, en particulier ceux de la presse généraliste. Dès 1967, leur habitude de donner des notes plutôt que de s’expliquer par un argumentaire était dénoncée par Pierre Ajame : « Les directeurs de journaux diminueront progressivement la surface des rubriques jusqu’à les réduire aux stupides étoiles de Paris-Match où, chaque semaine, deux ou trois adjudants décorent ou dégradent selon des critères d’épiciers [1]». Plus de vingt ans plus tard, François Truffaut déplorait que les critiques en restaient au « niveau du ‘Allez-y’ ou ‘N’y allez pas’[2] »). En 1973, Michel Mardore appelait les partisans du « contenu – contenu » ceux qui « se moquent des problèmes esthétiques » et « s’en tiennent au discours [3]». Il opposait la critique « qui paraphrase le contenu des films » à celle dont il se réclamait, qui, d’un film, tâche « de tout mettre à jour, y compris l’inconscient [4]. » De même, en 1981, Jean Mitry se plaignait que les critiques se limitaient au traitement du sujet, des situations, des personnages. Aujourd’hui encore, ces reproches et regrets restent valides, y compris concernant les sites strictement commerciaux ou les blogs amateurs consacrés au cinéma.

Pourtant, les enjeux essentiel de la critique de films restent les mêmes, à savoir :

  • La critique propose un regard sur le cinéma en tant qu’art
  • La critique caractérise le style du film traité par une analyse du langage cinématographique qu’il a mis en œuvre
  • La critique, depuis son approche du film en jeu, montre en quoi il témoigne de l’état présent de notre société,
  • La critique est une activité littéraire, employant les mots pour évoquer ce qui passe par les images et les sons

En cela, elle peut être employée comme un exercice scolaire au même titre que la rédaction, le commentaire de texte, la dissertation… articulant savoir cinéphilique, sens de l’analyse des images, et sensibilité personnelle au style des œuvres cinématographiques. Voire, elle peut ouvrir à une réflexion d’ordre philosophique, requiert l’organisation de la pensée et la maîtrise de l’écriture.

Ecrire une critique c’est s’ouvrir à celle des autres, s’intéresser à leurs formulations autant qu’à leurs contenus, entrer dans la grande conversation esthétique que le cinéma inspire depuis les années 20 et que son actualité ne cesse d’alimenter. C’est d’une part prendre l’habitude de lire les articles critiques dans la presse spécialisée et sur le net. C’est aussi se pénétrer de la littérature dont sont responsables certains théoriciens qui ont pensé le cinéma en rédigeant des critiques comme de véritables essais. De même qu’une composition de lettres est supposée attester de la fréquentation de la littérature, la rédaction d’une critique imite les exemples professionnels et se nourrit de la pensée du cinéma par la connaissance de ses figures et de leurs œuvres. Enfin, l’exercice répété de la critique incite à l’analyse du film, à un regard averti sur le cinéma qui se fait ou s’est fait, nourrit la curiosité pour ses nouvelles formes.

[1] Pierre Ajame, Le procès des juges – les critiques de cinéma, Paris, 1967, p. 263
[2] François Truffaut, « André Bazin nous manque » dans Dudley Andrew, André Bazin, Paris 1983, p. 16.
[3] Michel Mardore, Pour une critique-fiction, Paris, 1973, p . 5
[4] Michel Mardore, ibid. p. 16

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