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Entretien avec Nachiketas Wignesan, critique  de  cinéma, enseignant de cinéma et intervenant en éducation à l’image, autour de la cinéphilie des adolescents et de leurs pratiques des images.

N.W. : Je suis très conscient qu’affirmer savoir comment les adolescents consomment et digèrent les images est presque une escroquerie. Il existe d’ailleurs plus d’une façon d’être adolescent selon son sexe, son milieu social, la présence des parents, ses études, son entourage, etc. Pourtant je pense en avoir une petite idée même si elle est en perpétuelle évolution avec heureusement quelques constantes !

À quelles occasions avez-vous échangé sur le cinéma avec des adolescents ?

N.W. : J’ai eu l’occasion depuis une quinzaine d’années de rencontrer des adolescents de tous milieux à travers la France, en dirigeant des ateliers de réalisation de films où on commençait par évoquer leur cinéphilie, ainsi que dans tous les dispositifs liés à l’image en temps scolaire comme Collège au cinéma ou Lycéens et Apprentis au Cinéma ou hors-temps scolaire comme Passeurs d’Images… ou même dans des écoles de cinéma ou à l’Université où mes étudiants finissent leur adolescence et débutent leur cinéphilie.

Avec la concurrence des autres écrans, les adolescents que vous avez rencontrés voient-ils encore des films ? Vont-ils encore au cinéma ?

N.W. : Bien sûr que la prolifération des téléphones portables connectés, tablettes, voire la démultiplication des chaînes de télévision a fractionné les durées de visionnage et donc on passe plus facilement du film à l’extrait qui résume tout le film, vu parfois en pauvre qualité sur Youtube ou Dailymotion ou même plus couramment un lien sur sa page Facebook. Cela favorise des extraits coup de poing, avec une virtuosité quelconque, un clip, un extrait comique avec une punch-line

texting-in-movie-theatrePourtant, il suffit d’aller dans n’importe quel multiplexe pour y voir des adolescents en groupes. Ils sont plus sélectifs que par le passé sur le film à voir. En général il s’agit d’un blockbuster ou d’un film qu’il « faut avoir vu ». Ils me disent spontanément qu’ils vont voir un film surtout parce qu’un « ami leur a conseillé » mais au final il s’agit très (ou trop) souvent des mêmes superproductions ou comédies populaires que la publicité leur impose et qu’il faut avoir vu sous peine de ne pas pouvoir participer à telle ou telle conversation. Ces sorties coûtent cher entre le billet de transport, la place de cinéma et surtout les obligatoires confiseries et autres sodas qui doublent facilement la note. D’où certains qui m’avouent amener en contrebande des paquets de bonbons qu’ils prétendent avoir acheté sur place à leurs amis, etc.

Au final et en lisant entre les lignes j’ai l’impression que les cinémas sont devenus des lieux de représentation sociale, une nouvelle agora où il faut surtout être vu. Le film importe peu parfois, si l’on en juge par le nombre de téléphones allumés ou les conversations… Plus d’une fois j’ai entendu parler de votes devant la caisse pour choisir le film à voir. Iraient-ils plutôt au cinéma alors qu’avant on allait voir un film ?

Êtes-vous en mesure de dégager des grandes tendances dans la cinéphilie des adolescents d’aujourd’hui ?

N.W. : La définition du terme de cinéphilie a changé. Elle évoque toujours un amour des films et même des images en général mais pour la plupart des adolescents elle n’est pas spécialement associée à la connaissance encyclopédique des noms des réalisateurs mais plutôt des acteurs –voire parfois des producteurs ! De même, l’histoire du cinéma semble se circonscrire à la dernière décennie au mieux, à l’exception de quelques films cultes tels Le Parrain, Scarface, qui sont très présents dans l’inconscient collectif grâce à des reprises dans la culture musicale, etc. Et j’ai souvent le plus grand mal à leur faire admettre que ces films ont été réalisés trente à quarante années plus tôt ! C’est sans doute là le moyen idéal pour les ouvrir à une autre cinéphilie, celle des « vieux films ».

Si je pouvais dire exactement ce que veulent voir les adolescents, je deviendrai producteur ! Mais il est certain qu’ils vont essentiellement vers des films ou des séries avec des univers complexes comme Game of Thrones ou plus anciennement Le Seigneur des anneaux qui a encore beaucoup d’adeptes malgré son ancienneté. D’ailleurs je pense que si les séries plaisent tant, c’est que les histoires racontées ont une ampleur si ce n’est un souffle littéraire que le cinéma n’a plus.

Mais difficile de sectoriser leurs goûts : un adolescent me disait il y a peu qu’il regardait en ce moment les films et séries qu’un ami lui avait copié sur son disque dur. J’ai demandé à voir son contenu : un téraoctet de données qui m’a étonné par sa diversité. Toutes les productions récentes côtoyaient des films aussi inattendus tels que Jeux interdits (René Clément, 1952), Les Bronzés (Leconte, 1980), Viva Zapata (Kazan, 1954), La Mort aux trousses (Hitchcock, 1959) mais aussi la saga des Griffes de la nuit ! Et il m’a affirmé qu’il regarderait tout cela, mais si après 15 minutes cela l’ennuyait il passerait à un autre film.

Quelle pertinence y a-t-il à parler d’une « génération de l’image » ?

N.W. : Ce n’est sans doute pas une génération de l’écrit même si paradoxalement elle écrit beaucoup par sms, commentaires Facebook ou  tweets  interposés. L’image lui est essentielle et cela repose sur une intimité physique avec elle. Plus que toutes les autres générations, celle-ci vit comme physiquement greffée à des images diffusées sur des smartphones. Cela devient presque une extension organique de leurs corps et là-dessus il suffit de voir une sortie de lycée où une majorité des élèves conserve une oreillette du casque mais continue leur discussion ou alors sont regroupés autour d’un téléphone pour regarder une vidéo… De même, dans la rue ils déambulent en tenant très naturellement leur téléphone à la main où sur leurs cuisses en cours…

En disant tout cela j’ai l’air de regretter un temps passé, et je n’arrête pas de dire à ces adolescents qu’ils semblent considérer leurs smartphones comme des doudous,  mais ce n’est pas le point sur lequel je veux m’arrêter réellement car nous rentrions alors dans des considérations sur notre société de la solitude… Le rapport aux images devient plus intime voire charnel. En regardant physiquement les films ou les séries de tout près il en résulte une relation presque fusionnelle. Aussi ils répondent de manière encore plus émotionnelle à ces images d’autant que beaucoup m’avouent ne voir les films qu’en vf. On comprend que les sous-titres seraient illisibles, mais ils observent surtout mieux la mise en scène.

Ce qui explique qu’ils fassent plus souvent des pauses dans les images regardées tant l’expérience est intense ? Des arrêts mais aussi des accélérés comme me l’avouait un adolescent qui avait vu l’intégralité de la série Breaking Bad (une cinquantaine d’heures au bas mot) en une semaine. Il zappait tous les « moments de creux » ou les « scènes romantiques ». En fait il s’appropriait et remontait littéralement la série ! Reste à savoir s’il ne perd pas quelque chose dans l’opération…

Oui donc, le rapport a changé puisqu’ils ne sont pas juste consommateurs et sans doute que les producteurs de films le savent. Cela dit cela n’en fait pas pour autant des réalisateurs.

Comment se passent vos séances d’analyse filmique avec les adolescents ?

Spiderman 1N.W. : Cette intimité aux images m’a obligé à modifier mes séances d’analyse de films. Paradoxalement j’entends plus souvent que par le passé qu’il n’y a pas de mise en scène et que le réalisateur a fait les choses spontanément sans réfléchir particulièrement, « avec ses tripes ». Je mets cela sur le compte que tous les adolescents ont souvent déjà « réalisé » avec leur téléphone et ont été satisfait du résultat. Ma méthode est donc de montrer d’abord des extraits de films qu’ils aiment et considèrent inanalysables. Par exemple Spiderman (Sam Raimi, 2002) qui plan par plan révèle un discours sur les affres de l’adolescence ou la découverte de la sexualité. Ensuite seulement on peut passer à des films plus classiques… La démarche reste la même : un film dit quelque chose au-delà de ce que raconte l’histoire et c’est l’étude plan par plan de la mise en scène qui nous le révèle. Il faut le choc Spiderman, par exemple, pour accepter ce changement d’approche avec les images et ensuite leur intimité avec les images accélère l’exercice analytique car ils ont l’œil aiguisé.

Ensuite, et c’est sans doute une limite que je ne peux dépasser sans violence, ils me disent avoir développé une « autre façon de voir les images » mais continuent en m’avouant qu’ils ont « peur que l’analyse ne gâche leur plaisir de spectateur ». Et là le combat commence !

Nachiketas Wignesan est critique  de  cinéma (Positif, Vertigo, etc.), enseignant de cinéma à l’Université de Paris III et à l’Institut Supérieur de l’Image et  du  son. Il intervient régulièrement dans les dispositifs d’éducation à l’image tels que Lycéens et apprentis au cinéma.
Cet entretien a été réalisé à la suite d’une l’intervention de Nachiketas Wignesan lors des journées de formation organisées par les associations Les doigts dans la prise et Enfances au cinéma, à la demande et avec le soutien de la DRAC Ile-de-France, destinées aux médiateurs jeune public en salle de cinéma.
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