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En février dernier, les ministères de l’Éducation nationale et de la Culture communiquaient les axes de leur politique conjointe en faveur de l’éducation artistique et culturelle. L’art fait-il grandir l’enfant ?, essai de Jean-Marc Lautet, arrive donc à point en proposant une analyse éclairante des enjeux liés à l’évaluation des apprentissages artistiques dans le cadre scolaire. L’auteur y recense les études effectuées dans ce champ et tire les leçons des recherches menées.

Chargé de mission d’inspection générale au ministère de la Culture, Jean-Marc Lauret fut également un des initiateurs du congrès international de recherche sur l’évaluation des effets de l’éducation artistique et culturelle au Centre Georges Pompidou. Derrière la question posée dans le titre de son ouvrage, L’art fait-il grandir l’enfant ?, se cachent des interrogations d’ordre méthodologiques, mais aussi politiques voire philosophiques sur l’évaluation des pratiques artistiques : se demander si l’art fait grandir équivaut ici à se demander comment mesurer les effets de l’apprentissage artistique et comment considérer les diverses études menées. Sur quels critères s’appuient-elles ? Les outils de mesure utilisés sont-ils adaptés au champ artistique ? Cette démarche vise plus largement à identifier « les conditions concrètes à respecter pour qu’un projet d’éducation artistique et culturelle soit susceptible de produire des effets positifs sur les enfants et les jeunes qui en bénéficient » et à poser ainsi les jalons d’une politique nationale d’évaluation des politiques publiques. Pour cela, l’auteur a rassemblé les diverses études menées en la matière, en grande partie dans des pays anglo-saxons. Il relève leur pertinence mais aussi leurs limites et livre une base de travail précise et solide.

Des valeurs à interroger
Si le projet de légitimer la place de l’éducation artistique est loin d’être nouveau, plus récente est l’idée de passer pour cela par des démonstrations scientifiques. Comment apporter la preuve mathématique que ces apprentissages sont tout aussi utiles que ceux dispensés dans les disciplines dites « fondamentales » ? Peut-on réellement croire à une telle démarche ? Cette logique démonstrative est d’autant plus à relativiser qu’au final elle est toujours soumise à des décisions d’ordre purement politique. Malgré ce constat, il n’est pas question pour l’auteur d’ignorer ces démarches d’évaluation mais plutôt d’explorer et de tirer partie des études et des dispositifs pédagogiques mis en œuvre pour mieux interroger et mettre en valeur le sens des projets d’éducation artistique et culturelle pour tous ses acteurs (élèves, enseignants, artistes intervenants, parents).
Comme l’indique le sens étymologique du mot, l’évaluation est d’abord une affaire de valeurs à interroger et dont il faut parfois se méfier : l’éducation artistique n’est pas forcément bonne en soi si, par exemple, elle est porteuse de valeurs académiques, de concepts flous et figés. Jean-Marc Lauret rappelle par ailleurs que ces valeurs sont tout autant celle d’une politique, d’un dispositif, d’une action concrète sur le terrain et qu’il est donc précieux de voir comment celles-ci s’accordent (ou pas) entre elles. Il apparaît problématique à l’auteur de s’en tenir à une évaluation qui viserait à mesurer l’écart entre un objectif et le résultat obtenu, à établir des rapports de causalité entre les actions menées et leur effets. Cela inviterait à penser l’éducation artistique en termes de performance, de quantité, d’efficacité. Or l’apprentissage artistique ne peut se plier à des standards : « Ne doit-on pas considérer que les apprentissages prennent les voies singulières selon les individus, leur histoire personnelle, les rencontrent qui la jalonnent (…) ? ». Pour l’auteur, il faut avant toute chose délimiter un champ d’action précis et en analyser les effets.

L’utilitaire et le qualitatif
L’auteur se réfère à plusieurs travaux conduits dans les sciences de l’éducation, la sociologie et les neurosciences pour tenter de cerner les effets de l’éducation artistique et culturelle. Il évoque notamment un travail d’observation étalé sur douze ans en Caroline du Nord, aux États-Unis, sur deux groupes d’école, l’un suivant un programme d’éducation artistique et l’autre s’en tenant uniquement à l’apprentissage des fondamentaux. Cette étude a permis de constater que les résultats scolaires des élèves ayant bénéficié d’un apprentissage artistique étaient bien meilleurs que ceux de l’autre groupe, quel que soit le milieu social des élèves. Citons un autre exemple plus ciblé : des effets positifs ont été observés dans le champ de l’apprentissage musical. Celui-ci favoriserait le développement de la capacité cognitive, la concentration et la mémoire.
Jean-Marc Lauret reste néanmoins prudent face à ces recherches et aux attentes et conceptions parfois problématiques qu’elles peuvent susciter. Il lui paraît important de distinguer ce qu’il appelle les effets intrinsèques perçus dans le cadre d’une évaluation disciplinaire (dans le champ artistique donc) et les effets extrinsèques mesurés dans le cadre d’une évaluation dans d’autres champs du savoir. Retenir uniquement les effets extrinsèques équivaudrait à défendre une conception utilitaire et instrumentale de l’éducation aux arts qui serait dommageable. À l’inverse, « mettre en valeur les effets intrinsèques de l’éducation artistique et culturelle, c’est courir le risque de marginaliser l’éducation artistique dans les programmes scolaires et d’en faire un domaine séparé ». L’auteur invite donc à sortir de ce modèle théorique et à penser cet apprentissage comme « une composante centrale du projet éducatif global de l’enfant » qui « au-delà de la réussite scolaire vise à préparer les enfants à « habiter poétiquement la terre » ». Il privilégie une conception plus qualitative de l’apprentissage artistique et constate, études à l’appui, que les actions menées qui portent le plus leurs fruits s’inscrivent dans un projet à long terme. Elles favorisent bien souvent le développement de l’imagination, l’estime de soi, la confiance, l’esprit critique et l’ouverture au monde.

Une base de travail
En dernier lieu, l’essai aborde la question capitale de l’évaluation des politiques publiques sur le terrain de l’éducation artistique et culturelle. Sont proposés plusieurs champs d’investigations qui jusqu’ici n’ont jamais été mises en œuvre : par exemple une étude visant à établir la cohérence entre le but des politiques publiques et les stratégies appliquées.
Si l’approche méthodologique développée dans cet ouvrage peut sembler parfois un peu aride, elle a le grand mérite d’aborder la question de l’évaluation de l’éducation artistique et éducative dans toute sa complexité, avec sérieux et profondeur. Située au cœur des enjeux éducatifs et politiques, l’analyse de Jean-Marc Lauret ouvre une réflexion humaniste et philosophique passionnante, qui ne demande qu’à être poursuivie et pourrait constituer une sérieuse et prometteuse base de travail. Encore faut-il qu’elle soit réellement considérée comme prioritaire.

Amélie Dubois, mars 2015

L’art fait-il grandir l’enfant ? – Essai sur l’évaluation de l’éducation artistique et culturelle – Éditions de l’Attribut, coll. La culture en question, janvier 2015

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