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cine-tract-23Le « ciné-tract », c’est quoi ? Tout « simplement » de courts films anonymes et collectifs, qui, dans l’idée de leur géniteur, le réalisateur Chris Marker [1], devaient permettre de « contester-proposer-choquer-informer-interroger-affirmer-convaincre-penser-crier-dénoncer-cultiver » afin de « susciter la discussion et l’action« . Dans le tumulte de mai 68, des cinéastes tels que Jean-Luc Godard, Alain Resnais ou Philippe Garrel participèrent à cette entreprise collective. Aujourd’hui, le ciné-tract refait surface dans de nombreux travaux d’archives et créations en ateliers d’éducation à l’image.

Entre témoignages d’une époque, invention de slogan, résistance aux images officielles, la production de ciné-tract a naturellement perduré, augmenté, muté et le genre s’est vu perpétuellement ré-inventé du fait de la multiplication des procédés d’enregistrements et des supports de diffusion. Depuis plusieurs années, on voit fréquemment réapparaitre ces courts-métrages militants lors de travaux de valorisation d’images d’archives et le procédé connaît une seconde jeunesse à l’occasion d’ateliers de pratique artistique.

« Lorsque que Cinémas 93 m’a demandé d’imaginer un module pratique pour Collège au Cinéma sur la thématique « Résistances », je devais composer avec plusieurs contraintes : pratiquer l’audiovisuel en un temps record (2h) et travailler avec une classe entière de collégiens (20-25 élèves) et bien sûr répondre au thème. En faisant un brainstorming autour de la thématique, j’ai rapidement pensé aux Ciné-tracts de Jean-Luc Godard et Chris Marker. Leurs films réalisés caméra au poing en 1968 avec l’objectif de donner la parole aux ouvriers et étudiants m’ont semblé une piste intéressante.« , témoigne Elise Picon, réalisatrice audiovisuelle et sonore et artiste intervenante.

Et vous, que voulez-vous changer ?

Elise Picon a alors réadapté l’idée qu’elle se faisait du ciné-tract pour créer un module. « C’est un réel défi de réaliser un court-métrage de deux à trois minutes avec un groupe d’environ vingt élèves dans l’enceinte d’une salle de classe parfois exiguë. A posteriori, après avoir traversée l’expérience plus d’une quinzaine de fois, ce qui plait aux élèves, c’est d’arriver jusqu’à un résultat visible, de voir dans la continuité leurs mises en scène. De plus, le résultat final que nous voyons en classe est un film tourné/monté, il arrive souvent que certaines prises soient refaites. Les élèves visionnent également leurs erreurs, ce qui est à la fois ludique et pédagogique. »

Lors de la préparation du module, Elise Picon imaginait que les élèves pourraient mettre en scène des mots écrits sur des feuilles ou sur le tableau, se mettre en scène en disant ces mots ou phrases, en prenant des poses alimentant le propos (par exemple, un visage étonné, pas content ou heureux). Ils ont souvent ajoutés des petites scénettes illustrant leurs idées et ils aimaient aussi dessiner.

rhodia-4-8Mais avant d’arriver à la mise en scène, nous devons élaborer le film. La séance commence par le visionnage de La Rhodia 4/8. Le film dure trois minutes trente. Sur des images en noir et blanc tournées dans l’usine lyonnaise, la chanteuse Colette Magny interprète un texte qu’elle a écrit dénonçant les mauvaises conditions de travail dans l’usine. « Nous en partons brièvement avec les élèves. Ils repèrent que les ouvriers font trop d’heures, ont des ulcères, travaillent dans des locaux sans fenêtre, tandis que les patrons jouent au tennis. Cela me permet d’introduire la consigne. Je demande à chacun qu’ils répondent individuellement sur une feuille aux questions suivantes : « Qu’est-ce que je veux changer ? A l’échelle de mon quartier, à l’échelle de ma ville, à l’échelle de mon pays, à l’échelle du monde ? »

« Le temps est notre principal censeur »

« C’est important qu’ils travaillent seuls à cette étape, sinon j’obtiens tout de suite une homogénéité des réponses. C’est le moment difficile de l’atelier car les élèves doivent surmonter « la page blanche » et le « je ne sais pas », « je n’ai pas d’idée » et « je ne veux rien changer ». Avec l’enseignant, nous les aidons et les idées finissent toujours par fuser. Les plus petits (6ème, 5ème) sont influencés par leurs univers plus enfantins, comme vouloir « plus de licornes dans le monde », tandis que les plus grands veulent « plus de fêtes, plus de rire, moins de terroristes »…

« Il y a des thèmes qui reviennent très fréquemment (terrorisme, racisme, argent). Au moment du tournage, nous ne nous arrêtons pas sur un thème, mais nous essayons d’en aborder le plus possible, sans opérer de censure. Le temps est notre principal censeur. L’expérience du ciné-tract se veut « démocratique » et « sans jugement de valeur », je ne souhaite pas introduire de notion de bonne ou mauvaise idée, cependant il est arrivé deux ou trois fois de ne pas valider l’idée de l’élève. Notamment, lorsqu’un élève a réagit à propos des Roms. Avec l’aide de l’enseignant, nous lui avons expliqué que chacun a droit à sa singularité et que le changement dans sa proposition relevait de la discrimination. Une élève de cinquième avait noté douze revendications dont « l’abolition de la dictature dans le monde », « plus de voiture électrique et moins d’essence »,  « plus de sécurité dans les transports en commun », « l’interdiction des jeux de loto », « l’abolition de la fabrication de fois gras « ,  » abolition du festival de Yulin », « plus de chenil qui GARDENT les chiens »…

cine-tract-16Enfin, vient le moment du tournage. L’intervenante organise la salle pour que les équipes improvisées puissent se succéder. Les élèves sont tour à tour figurants et derrière la caméra. Généralement, ils se prennent au jeu et sont force de proposition. L’important pour elle, c’est que chacun contribue au film à sa manière. Ils ne pourront pas tous passer derrière la caméra et l’initiation technique est impossible sur un temps aussi court. « Lors d’une rencontre bilan organisée par Collège au Cinéma, une enseignante qui avait participé au ciné-tract aurait aimé que les élèves manipulent plus la caméra. Dans un tel dispositif, il n’y a qu’une seule caméra pour le groupe. Pour répondre à sa demande, il aurait fallu travailler par demi-classe, ce qui imposait d’autres contraintes auprès du collège. Une autre personne questionnait le rapport au cinéma du ciné-tract, c’est à dire qu’elle se demandait si ce module abordait des questions de cinéma (esthétisme, cadre, jeux, mise en scène…). Effectivement, nous ne traversons pas ces questions lors du module, mais il y a la dimension collective et il s’agit aussi de mettre en scène », explique Elise Picon. « Personnellement, c’est un atelier qui m’amuse beaucoup et dont je ne me lasse pas. Ce que je dis souvent aux élèves, c’est qu’ils peuvent s’amuser à faire des ciné-tracts chez eux avec leurs téléphones. »

Elise Picon

Notes :

[1] Selon le cinéaste Jean-Luc Godard.
A ce jour, les ciné-tracts réalisés ne sont pas visibles en ligne, la question du droit à l’image posant problème. En revanche, nous vous invitons à découvrir le making-off de l’atelier réalisé par Xavier Grison de Cinémas 93.

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