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« Deux trains qui se croisent sans arrêt » : telle est l’heureuse analogie que fait Jean-Luc Godard pour décrire les liens qui s’opèrent entre le cinéma et le livre. Dans nos pratiques d’ateliers, dans nos projets de création artistique, à l’école, le croisement est en effet incessant. Quelles caractéristiques partagent-ils ? Quels en sont les enjeux pédagogiques ? Comment les éducateurs peuvent-ils s’emparer du sujet et dans quels types de projets ?

Lire ou voir : lecteur ou spectateur

Arts en mouvement et arts du mouvement, le cinéma et l’écriture littéraire s’influencent réciproquement et prennent des directions à la fois communes et spécifiques qu’il serait impossible de démêler en quelques lignes. Tout d’abord parce que la relation qui les lie est asymétrique : là où le cinéma, art collectif, requiert l’association de plusieurs métiers et croise plusieurs matières d’expression (musique, sons, cadrage, dialogues…) composant par la monstration un spectacle total et audio-visuel ; à l’opposé, le livre est composé dans l’intimité par une seule personne (l’écrivain), puis lu, là encore, le plus généralement, dans un contexte privé et dans un rapport a priori plus intimiste. Montrer d’un côté et dire de l’autre, filmer et écrire ne sont pas du même ordre, de même que le regard du spectateur et celui du lecteur ne sont pas réductibles l’un à l’autre.

Pourtant, dans leur rapport à la création, les écrivains comme les cinéastes se situent souvent dans une position frontalière, au carrefour de l’image et du texte. Il est évident d’une part que le cinéma s’appuie sur un pré-texte et un sous-texte : scénario, dialogue écrit, cartons du muet ou sous-titres, jusqu’aux cas limites des scénarios invisibles recueillis par Christian Janicot, une grande part du cinéma se donne à lire. Plus encore, il donne à entendre, ce qui constitue une part importante, par le son, voix off ou dialogue, de notre littérature orale. Du côté de la littérature, il est moins évident, mais pourtant attesté, que les écrivains des XXème et XXIème siècles sont nourris par une culture de l’image animée devenue dominante, qui nourrit l’écriture jusque dans sa composition et jusque dans la redéfinition contemporaine des genres littéraires. Dès lors, que l’on cite Georges Perec qui se disait « influencé par le cinéma et sa technique » dans l’écriture de ses romans, ou Jean Eustache qui confie vouloir fonctionner plutôt « comme un écrivain que comme un cinéaste », que l’on pense encore au roman hybride Cinéma de Tanguy Viel, un même constat s’impose : il existe un certain continuum entre lire et voir, entre mettre en image et imaginer par la métaphore ou la description écrite, entre suggérer par le non-dit ou le hors-champ… En bref, l’image se lit et le texte s’imagine.

Une ambition pour l’enseignement : faire de l’élève-spectateur un lecteur d’images

Du point de vue pédagogique, l’étude du cinéma en classe, souvent associée à la pratique de la lecture, devient un moyen privilégié pour faire réfléchir les élèves au sens que les images revêtent : la dynamique est bien de les ouvrir à la possibilité de lire les images au-delà de ce qu’elles montrent, et dans le même temps d’envisager que la littérature n’est pas seulement affaire de livre publié et consulté dans un cercle privé : tout est littérature.

Attentifs à la question de ce qui constituerait « une culture littéraire et artistique commune », les textes officiels des programmes pour le collège (1) et le lycée (2) préconisent l’étude associée du texte et de l’image, en suggérant de faire dialoguer les œuvres écrites avec les arts visuels. Sans parler des options de cinéma au lycée, c’est sans doute le programme de littérature de Terminale L qui est allé le plus loin en créant un domaine d’étude spécifique « Littérature et langages de l’image », qui invite à un véritable travail d’étude comparative du film et du livre. C’est ainsi que les lycéens, depuis 2009, ont successivement confronté les œuvres de Stephen Frears et de Choderlos de Laclos (Les Liaisons dangereuses), d’Alain Corneau et de Pascal Quignard (Tous les matins du monde), de Pasolini et de Sophocle (Oedipe roi) et dernièrement de Bertrand Tavernier et de Madame de Lafayette (La Princesse de Montpensier). Ce domaine d’étude ne se réduit pas à la seule question de l’adaptation et de la « mise à l’écran » du texte mais invite bien à une confrontation critique, permettant de dégager les moyens propres aux deux arts pour signifier et faire sens, par des choix stylistiques singuliers, qui appartiennent spécifiquement à l’écrivain et au réalisateur.

À l’aune de ces observations, on voit combien l’analyse du cinéma par les élèves semble peu à peu s’institutionnaliser au sein des cours de français et de littérature ; les projets d’éducation à l’image permettent de l’étudier aussi dans d’autres disciplines (langues, histoire, arts…) qui œuvrent au développement de l’esprit critique. Les dispositifs Collège au cinéma, Lycéens et Apprentis au cinéma font également le choix d’une programmation variée associant cinéma francophone ou étranger, animation, programmes de courts-métrages et cinéma de patrimoine, participant à l’ouverture du champ des représentations auprès des élèves. Grâce aux livrets critiques, ateliers d’accompagnement et vidéos d’analyses mis à disposition des enseignants, ces dispositifs permettent d’enrichir considérablement la qualité de l’étude filmique au sein du cours. Loin d’occuper une fonction illustrative, le film s’étudie en classe aussi bien qu’un roman. Enfin, les dispositifs ont cette vertu simple mais indispensable d’ouvrir les élèves aux lieux de projection et de rappeler qu’il n’existe pas de culture partagée sans professionnels, ni lieu, ni collectivité soucieuse de l’animer. Il s’agit là d’une vision d’ordre politique, hautement défendue par les structures de services publics missionnées par l’État (dont, pour l’éducation aux images, les pôles régionaux) et doublée d’une ferme volonté d’accompagnement pédagogique visant à éclairer le futur spectateur et d’en faire, au lieu d’un consommateur d’image, un lecteur avisé et sensible de ces mêmes images.

La démarche comparative : une manière d’enrichir les images par le texte et inversement

L’interprétation critique du film en classe, rendue possible par ces dispositifs, favorise la discussion collective, et permet de relire et de déconstruire l’œuvre vue endégageant les implicites et les choix opérés par la mise en scène… Or ce travail d’élaboration du sens se trouve de plus en plus souvent enrichi par des lectures complémentaires variées, en vue d’une confrontation des œuvres et des médias. Le cinéma vient ainsi s’associer aux études littéraires au sein d’une démarche comparative et transversale, sur le principe des multiples répétitions et variations qu’implique toute réécriture, qu’elle soit textuelle ou imagée. L’évolution du projet « Plan lecture » initié en région PACA depuis 2005 est révélatrice de cette dynamique : au départ, ce projet invitait les élèves, accompagnés par leurs enseignants, à lire un certain nombre d’ouvrages parmi une trentaine de titres, avec pour mission « de sensibiliser les enfants au livre (…) et à la littérature jeunesse à travers une sélection de livres » choisis sur le même thème. Depuis lors, la Cité du Livre d’Aix-en-Provence qui s’est vu confier le projet par la ville s’est associée à l’Institut de l’image pour intégrer au sein de son programme de lecture une sélection de deux films. Anne-Marie Blandin, responsable du service des bibliothèques de proximité de la bibliothèque municipale d’Aix-en-Provence, anciennement responsable du service jeunesse et coordinatrice du projet Plan Lecture, insiste sur ce qu’apporte une telle « ouverture » pour les élèves : « L’intérêt de ce volet cinéma est d’enrichir l’imaginaire des élèves, de les habituer à suivre des récits de natures diverses, de se servir du cinéma, art en tant que tel, comme un prolongement formidable de la lecture. »

De manière tout à fait similaire, un projet « Littérature et cinéma » est venu compléter le dispositif expérimental Maternelle et cinéma lancé par Ciclic, l’agence régionale pour le livre, le cinéma et la culture numérique, dans les départements d’Indre-et-Loire et du Cher. Il s’agit de faire circuler dans les classes des mallettes constituées d’albums jeunesse choisis en écho avec des courts-métrages (liste nationale constituée par les Enfants de cinéma) : cinéma d’animation, écriture et illustration d’album dialoguent ainsi fructueusement. Les questions qui émergent de cet espace d’échange sont innombrables et varient d’un lecteur-spectateur à l’autre : qu’est-ce qui, du texte ou de l’image, frappe le plus mon imagination ? Qu’est-ce qui reste le plus en mémoire ? Comment signifier une même idée, par des moyens différents ?

La rencontre d’auteurs au carrefour du texte et de l’image ne peut que contribuer à décloisonner ce champ de la réflexion. Un écrivain comme Martin Page est un auteur de récits parfois très influencé par les genres cinématographiques : ainsi La Nuit a dévoré le monde, profondément inspiré par le « cinéma de genre » (les films de zombie dans ce cas précis), a été paradoxalement adapté à l’écran en 2018. Cet auteur très cinématographique donc, qui a aussi écrit pour la jeunesse et pour la bande dessinée, s’est impliqué dans les dispositifs École et cinéma et L’ami littéraire. À l’occasion d’un atelier mené à l’école Gérard Philipe (Indre-et-Loire), les élèves ont eu à s’inspirer d’un film choisi par l’auteur, Chantons sous la pluie, pour réinventer l’histoire des deux personnages principaux du film, Lina et Cathy. Pour l’écrivain, le « visuel éclatant » du cinéma sert de support privilégié pour l’invention verbale : la fascination pour l’image provoque l’écriture. Il prend soin de rappeler inversement que, dans son processus génétique, tout film est le résultat d’une pensée construite : il a fallu écrire pour donner à voir… Influence réciproque : les trains du cinéma et de la littérature se croisent sans cesse et ne cessent de se cacher l’un-l’autre, pour filer la métaphore de Godard.

Ce type de projet à multiples facettes a pu conduire à de véritables dynamiques locales, amenant des intervenants d’horizons variés à devenir porteurs de projets sur un territoire. Ainsi le scénariste Kris, dont la bande dessinée Notre mère la guerre a été adaptée au cinéma par Olivier Marchal, s’est trouvé associé à un projet impliquant conjointement l’ACAP-pôle image Picardie, l’association « On a marché sur la bulle » qui organise le festival BD d’Amiens et l’Abbaye de Saint Riquier, au croisement du cinéma, de la bande dessinée et du patrimoine commun : rencontres, résidences d’auteur, temps scolaires et extra-scolaire ont contribué, en alternance, à dynamiser un territoire par un travail de programmation culturelle associée à l’auteur et à son travail, encore une fois au carrefour du livre et du cinéma.

Le texte mis à l’écran ou le film mis en page : la question de l’adaptation

La manière la plus claire et même, pourrait-on dire, la plus spectaculaire de rendre compte de cette relation frontalière entre littérature et cinéma, à la fois séparation irrémédiable et zone d’influence, réside évidemment dans le travail que l’on peut mener en temps scolaire ou extra-scolaire autour de l’adaptation. Comme le programme de terminale l’y encourage, l’étude conjointe de l’œuvre source et de son adaptation est loin de rabaisser le cinéma au rang de simple illustration et fait la part belle à l’étude spécifique du langage filmique. Des initiatives plus rares mais stimulantes privilégient l’aspect pratique de l’adaptation. Cela peut consister tout d’abord à adapter un texte préexistant à l’écran : c’est ainsi qu’une expérimentation Ciclic menée au Lycée agricole du Subdray a amené une classe de terminale à « réfléchir à une mise en scène à la fois courte et efficace, qui permettrait de restituer l’esprit » du roman Debout-Payé de Gauz étudié en classe au préalable. En amont, après la lecture du roman, les lycéens ont dû réfléchir aux scènes les plus stratégiques pour supporter l’épreuve de la représentation ; en aval, il a fallu réfléchir aux moyens propres au cinéma pour rendre compte d’un récit à la première personne, formé de fragments de monologues-intérieurs.

Une expérience similaire a été tentée dans le cadre du Prix Littéraire des lycéens et apprentis d’Auvergne-Rhône-Alpes : ici, le cinéma sert de motivation pour mieux rentrer dans le roman ou la bande dessinée choisis, puis un travail de groupe, mené en ateliers, débouche sur un redécoupage de l’œuvre source et sur l’adaptation d’une scène. Le passage à l’image permet de mesurer à sa juste valeur ce que l’on gagne et ce que l’on perd dans toute adaptation de l’encre à l’écran.

Le travail d’adaptation est également très prometteur dans l’autre sens : réécrire à partir des images, c’est à la fois chercher les mots justes pour dire ce qu’on a appris à observer, ce qui fait appel à un vocabulaire minutieux ; c’est aussi chercher la bonne manière et le bon ton : plutôt décrire ou raconter ? Exprimer ses sentiments et émotions par un discours explicite et psychologique ou par des images plus poétiques ? En région PACA, l’illustrateur Lele Sa’n a mené un atelier de « Cinégravure » avec un jeune public : suite à la projection du film La maison démontable (One Week) de Buster Keaton, les enfants ont écrit un ensemble de textes collectifs, regroupés sous forme de petits livres et dans le même temps ont réalisé des illustrations individuelles gravées sur linoléum puis imprimées. À la manière d’un processus de création en chaîne, l’image animée engendre un deuxième texte qui suscite d’autres images…

Loin d’opposer donc texte et image dans un rapport de rivalité, l’ensemble de ces démarches pédagogiques et de ces expérimentations invite à penser l’aller-retour entre livre et cinéma à la manière de ces « deux trains qui se croisent ». Elles contribuent louablement à aiguiser le regard des élèves qui seront amenés, nécessairement et continuellement, à être sollicités dans leur statut de lecteur-spectateur. Nul doute que, tout comme le texte, l’image pense ; penser et repenser les images en retour, notamment par la confrontation littéraire, est sans doute l’une des clefs pour trouver en nous la juste distance critique vis-à-vis d’elles et du pouvoir d’influence qu’elles exercent sur nos représentations collectives.

Xavier Orain, enseignant de lettres

(1) Le bulletin officiel spécial n°11 du 26 novembre 2015 est consacré aux programmes d’enseignement de l’école élémentaire et du collège.
(2) Bulletin officiel spécial n°9 du 30 septembre 2010.
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