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L’entretien qui suit est né d’une rencontre avec Bruno Devauchelle, Docteur en sciences de l’éducation, formateur et auteur de nombreuses chroniques sur l’école et le numérique [1]. Si, à l’unisson, nous constatons un emploi du film de plus en plus fort dans le cadre de l’enseignement, force a été de constater qu’un important delta s’était créé entre notre vision du film et son « éducation à … », et la pratique des instituteurs et professeurs de l’éducation nationale qui utilisent l’image pour ce qu’elle permet plus que pour ce qu’elle « est ». Entretien.

bruno-devauchelle- Joël Danet : Comment décririez-vous les nouveaux modes d’utilisation du film dans le cadre scolaire ? Est-il possible d’en faire une typologie ?
- Bruno Devauchelle : On peut évoquer un début de typologie mais il faut bien sûr redéfinir la notion de « film ». Si l’on s’en tient à la définition traditionnelle, outre les dispositifs d’éducation à l’image de type Ecole au cinéma, on peut ajouter les films distractifs et les films à finalité didactico éducative (dans lesquels il faut envisager la
place des documentaires). Si on élargit la notion de film à l’ensemble des technologies permettant la projection d’images animées (incluant stop-motion, réalité virtuelle, simulation etc…) sans tenir compte de la durée du support ou de son utilisation, on peut classer les choses de la manière suivante : film d’illustration ou de contextualisation, film d’aide à la compréhension, films d’approfondissement, films enrichis (par des techniques numériques d’insertion d’exercices dans les films) que l’on peut aussi appeler films d’apprentissage scolaire.

- Joël Danet : Quels apports pédagogiques en sont attendus ? Pourquoi choisir le support film : pour se rapprocher des comportements culturels des élèves, pour l’impact spécifique des images en mouvement ?
- Bruno Devauchelle : L’enseignant qui introduit l’image en mouvement dans son cours peut y trouver d’abord un enrichissement de son « discours », le rendant plus accessible. Mais c’est aussi un outil de gestion de l’attention des élèves. Par ailleurs l’image en mouvement peut être pilotée (par l’enseignant et/ou par l’élève) et donc peut être vue au rythme du spectateur et non plus celui de la technique employée. Il faut aussi distinguer le visionnage massif en groupe classe du visionnage individuel voire différencié qui peut être une modalité pédagogique particulière. Lorsqu’un enseignant utilise la projection en grand groupe, il en attend un bénéfice du fait de la proximité culturelle du support avec celle des élèves. Si on parle de visionnage individuel, il s’agit alors de stratégie pédagogique plus fine qui est basée soit sur le choix par les élèves de voir ce qu’ils souhaitent et ce dont ils ont besoin (au travers d’un accès à Internet), soit sur l’indication de l’enseignant qui veut permettre aux élèves une lecture fine du support filmique et donc une analyse plus précise pouvant ne pas subir le flux.

La particularité du lieu de réception (la salle noire, le cinéma, l’écran, le domicile,…) est en train d’évoluer. Il semble que ce soit au travers de la notion de choix que se trouve ce qui est le plus prometteur pour développer la culture de l’image, le sens critique. Parce que je choisis ma forme de réception, je me mets dans des dispositions psychiques spécifiques à mon intention. De plus si l’image de la salle de cinéma puis de l’écran a souvent été associée à celle de la solitude, on s’aperçoit que les films, les photos, les vidéos s’inscrivent de plus en plus souvent dans l’espace de socialisation, soit comme base d’échange soit comme objet d’échange. Le problème posé au monde scolaire est que, pour l’instant, son organisation, sa forme reste figée en particulier au collège et au lycée. Alors que tout autour la transmission prend des formes nouvelles, le modèle scolaire reste largement cantonné sur des modalités issues du XIXè (le baccalauréat, les bâtiments par exemple) et du XXè siècle (l’enseignement simultané, les découpages disciplinaires…).

- Joël Danet : Qui fabrique les contenus films destinés spécifiquement à l’enseignement ? S’agit-il d’initiatives d’enseignants conjointes à la production du réseau Canopé [2] ou bien y-a-t-il un effort de centralisation à l’échelle académique, voire nationale pour en concerter et normer la diffusion ?
- Bruno Devauchelle : Si dans l’enseignement supérieur il y a des volontés de concertation et de normalisation soit à l’échelle d’une université (par exemple UPTV, la web TV de l’université de Poitiers soit à l’échelle nationale (Canal U, la vidéothèque numérique de l’enseignement supérieur), dans le primaire et le secondaire la fabrication est totalement dispersée. Ce qui est tenté, au niveau académique, c’est de mettre en lien. On peut excepter certaines initiatives académiques portées parfois par Canopé (en partenariat) telles la web TV de l’académie de Versailles. Dans la formation continue des enseignants, des initiatives viennent de plusieurs lieux (Neopass de l’ENS et l’IFE de Lyon ou encore de Canopé (Agence des usages entre autres).

Passée une méfiance assez générale (années 1980), des enseignants, pionniers, se sont aussi emparés de cette possibilité nouvelle qui s’offre à eux : fabriquer des vidéos courtes qui pourraient compléter leur enseignement (capsules vidéos pour leur enseignement, montages, réalisations par les élèves). La disponibilité d’appareils de prise de vue et de logiciels de montage simples ainsi qu’une habileté important de certains élèves incite les enseignants à faire quelques productions (mais ne nous y trompons pas, ce n’est pas la majorité des enseignants qui fabriquent des supports…).

canal-u- Joël Danet : Y-a-t-il un effet « contamination », une vidéo faite par un enseignant pour un cours qui est ensuite ré-appropriée par d’autres enseignants, en dehors de son établissement, et donc en dehors de son contrôle ?
- Bruno Devauchelle : Apparemment non. Cependant il faut moduler cette réponse. L’apparition de vidéos dans le cadre de Moocs (cours en ligne) ou des classes inversées [3] a généré une base importante de ressources spécifiques à des domaines. S’il n’y a pas « officiellement » de réutilisation (légale ou non), on ne peut que constater que, comme pour les photocopies, il y a sûrement de nombreuses réutilisations « clandestines ». Il y va aussi de la culture enseignante.

N’oublions pas que l’équipement informatique le plus accessible est désormais le vidéo projecteur relié à un ordinateur, lui-même connecté à Internet et à disposition dans la salle de classe.

- Joël Danet : Les élèves peuvent-ils s’impliquer dans la réalisation de films à vocation pédagogique, dans le cadre d’une classe inversée par exemple ? L’emploi des vidéos en classe suppose-t-il de la part de l’enseignant une critique des images (en particulier quand ces vidéos ont été collectées sur le net, par exemple dans un cours de histoire ou d’économie) ? Comment est fait le film, qui l’a fait, dans quel cadre de diffusion initiale l’ai-je trouvé (site d’un média généraliste, site partisan, diffusion d’initiative privée…) ? Quelle mise en scène du réel, quels sous-textes ? Comment, sinon, combler cette carence ? Par des formations ? Ou par des interventions extérieures de pédagogues de l’image ?
- Bruno Devauchelle : Il y a de nombreuses initiatives pour faire produire par des élèves des films à intention pédagogique ou didactique (disciplines spécifiques). Ces productions ne sont pas majoritairement liées aux classes inversées qui sont plutôt le fait des enseignants, mais liées aux activités de projet de production initiées par les enseignants et dans lesquels la réalisation d’une courte vidéo peut compléter la trace du travail de l’élève.
La question de la critique (au sens large du terme) des images est très liée à la professionnalité de l’enseignant (déjà questionnée à propos des supports traditionnels que sont les textes et les images fixes). Il semble qu’il y a ait une grande difficulté liée à deux facteurs : d’une part une faible culture juridique dans le monde éducatif, et une culture de l’usage personnel des films qui ne se soucie pas toujours d’une analyse critique de forme et de fond et qui n’est pas transposée dans le cadre scolaire.
La compétence de fabrication et de modification des supports reste peu partagée par la plupart des enseignants en poste. Toutefois, cela peut changer avec l’arrivée d’enseignants plus jeunes et plus habitués aux technologies informatiques. Quant à la culture de construction du film et discours filmique en général, cela reste une sorte d’objet intellectuel mais rarement de compétences techno-cognitives.

Dans nos observations, la plupart des gens filment… avant de savoir ce qu’ils veulent en faire. On retrouve ici parfois l’opposition entre le film pour faire mémoire et du film pour dire, pour faire discours. C’est en particulier vrai dans l’enseignement supérieur. Dans le secondaire, le passage s’effectue lentement au gré des équipements et des compétences.

Comment combler cette carence ? Difficile de répondre simplement. L’évolution de la place de l’image dans la société est telle qu’il y a des changements culturels profonds qui s’opèrent et qui amènent à distinguer plusieurs manières de faire : du simple film témoignage en un plan-séquence au court-métrage documentaire pédagogique, on observe une grande variété de pratiques.
Je ne sais pas ce qu’est un pédagogue de l’image, je dirai même que c’est presque un oxymore. Les interventions extérieures doivent surtout se faire en lien avec des projets engagés dans lesquels l’apport d’un spécialiste (à préciser) vient renforcer la qualité du travail. Sinon, c’est dans les rencontres dialoguées à partir d’objets concrets que cela peut être travaillées.
Enfin, l’émergence des web documentaires ne peut être négligée, même si pour l’instant, cela reste un peu marginal.

Entretien mené par Joël Danet pour le Fil des images.

[1] Bruno Duvauchelle est formateur-chercheur CEPEC Craponne – Lyon. Il possède une licence en Psychologie et sociologie, un DEA et une thèse en sciences de l’Education. Il est l’auteur de nombreuses chroniques sur le site du Café pédagogique dans le domaine du numérique à l’école.
[2] Le réseau Canopé produit des ressources pédagogiques pour l’enseignement, dépendant du Ministère de l’éducation nationale.
[3] Dans le cadre de la classe inversée, « les élèves reçoivent des cours sous forme de ressources en ligne (en général des vidéos) qu’ils vont pouvoir regarder chez eux à la place des devoirs ».
* L’image utilisée en vignette est issue d’une vidéo réalisée par l’Agence des Usages sur la création d’un documentaire en classe de cycle 3.

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