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15 février 2015 : Marc Rosmini, professeur de philosophie, anime un atelier ciné philo autour du film “La Grande bouffe” de Marco Ferreri, projeté au cinéma l’Alhambra (Marseille) ce soir-là. Par le plus grand des hasards, quelques jours auparavant, la folie meurtrière et le fanatisme religieux venaient de faucher Cabu et Wolinski (entre autres), à savoir les vieux copains de Reiser, auteur d’une des affiches de “La Grande bouffe”. Au delà d’une tristesse perceptible, planait la promesse de faire vivre les lieux de la culture, y compris dans ce qu’elle a de plus transgressif (les dessins de Charlie, le film de Ferreri). Par ailleurs, la salle de cinéma incarne au plus haut point l’idée d’un lieu public et partagé, mais qui pourtant n’oblige pas à la fusion pathologique dans une identité (qu’elle soit nationale, religieuse, ou autre). Tout le monde voit le même film, mais – si on vit dans une démocratie – on n’est pas forcés d’être d’accord sur les interprétations et les jugements. Et c’est bien là tout le sens des ciné philo, que Marc Rosmini a mis en place en 2014 avec un petit groupe de professeurs de philosophie [i]. En quoi l’expérience collective que constitue la projection d’un film dans une salle de cinéma, prolongée en l’occurrence par un débat sur ce film, est absolument singulière et irremplaçable ? Comment le mettre en place ? La parole au principal intéressé…

Cet entretien a été réalisé par le cinéma L’Alhambra à Marseille dans le cadre des rencontres professionnelles Que peut encore le cinéma ? (oct.2017). L’intégralité de l’entretien est disponible dans le catalogue des rencontres. [ii]


L’origine du projet ciné philo

« Nos temps sont troublés, et pas seulement en raison des événements sidérants que nous venons de vivre. Plus généralement les repères vacillent, et les liens sociaux et politiques ont perdu ce qu’ils semblaient avoir d’évidents. Dans ce contexte, une très forte demande de débat public se manifeste. Les évolutions récentes que nous avons vécues, particulièrement rapides dans de nombreux domaines, ont en effet conduit la société à être de plus en plus opaque et illisible à ses propres yeux. Prenant acte de cet égarement collectif, nous sommes nombreux à juger qu’il est urgent de se rassembler, de dialoguer, de croiser les points de vue, afin d’essayer de nous éclairer réciproquement et d’imaginer des solutions aux défis qui se présentent à nous.

Mon propos n’est pas d’explorer les multiples relations qui existent entre la philosophie et le cinéma, et qui ont conduit des auteurs comme Maurice Merleau-Ponty, Gilles Deleuze ou Stanley Cavell à de profondes analyses. Je voudrais plutôt réfléchir, en me basant sur la quarantaine de séances que j’ai animées durant ces derniers mois [iii], sur ce que nous avons expérimenté collectivement. Ces moments d’émotions et de réflexions partagées ont constitué la preuve tangible du pouvoir qu’ont les films, lorsqu’ils sont projetés en salle, de nous troubler, de nous interroger, de nous amener à questionner les normes, les principes, et les valeurs.

Platon et Aristote avaient défini la philosophie comme la « fille de l’étonnement ». Pour philosopher, s’étonner est donc une condition nécessaire, mais non suffisante – car, sinon, la philosophie serait synonyme d’étonnement. C’est pourquoi, si nous voulons « ciné philosopher », il convient de prolonger l’expérience du film par la discussion. Cette dernière ressemble à certains égards aux échanges qui ont habituellement cours lorsque nous sortons d’une projection avec des amis. Le ciné philo tel que nous le pratiquons, se fonde ainsi sur un principe de continuité : continuité avec le film, et aussi avec l’habitude qu’ont beaucoup de spectateurs de prolonger le plaisir de la projection en discutant. Ce qu’ajoute la dimension philosophique, c’est une forme particulière d’exigence : exigence de doute, de problématisation, d’argumentation, et de conceptualisation. Cependant, ce serait trahir le film que de dériver, dans les analyses, vers des propos trop abstraits et généraux. Tel est l’équilibre toujours instable que nous cherchons dans ces séances, entre d’une part l’ambition philosophique, et, d’autre part, la fidélité au film en tant qu’objet d’une expérience esthétique, c’est à dire visuelle, auditive, sensible, affective. Nous partons en effet du principe qu’il est impossible, dans un film, d’isoler les enjeux éthiques, politiques, anthropologiques, épistémologiques ou ontologiques des enjeux proprement esthétiques.

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