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L’accompagnement du public en salle de cinéma est l’un des pans de l’éducation artistique et culturelle aux images. L’association « Les doigts dans la prise » a organisé, cet automne, avec le soutien de la DRAC Île-de-France, deux journées de formation à la médiation à l’attention des relais et médiateurs non professionnels en vue de leur proposer des éléments de méthodologie simples pour l’accompagnement des films.

IMG_7457Organisés en octobre dernier par l’association « Les doigts dans le prise », les deux journées de formation destinées aux relais et aux médiateurs non professionnels répondent à une véritable attente. Les participants, animateurs jeune public, projectionnistes amenés à accueillir des classes en salle, employés de festivals ou encore médiathécaires, ont tous fait valoir leur besoin d’outils pour envisager et mener à bien leur fonction de médiation, en particulier auprès du jeune public, que ce soit dans le cadre des dispositifs d’éducation à l’image ou non. Alors même que l’offre pour le jeune public s’enrichit et s’élargit, cette demande traduit une volonté de professionnalisation. Elle exprime aussi la nécessité de trouver les mots et les pratiques justes, en lien avec le cinéma, alors que celui-ci est, à tort ou à raison, considéré comme étant concurrencé par d’autres régimes d’images.

Qu’est-ce qui fait la spécificité du cinéma ? Que peut apporter un film à un enfant ? Comment aborder des notions de mise en scène quand soi-même on n’a pas suivi de cursus universitaire pour analyser les images ? Autant de questionnements qui se posent notamment aux salles associatives, dans lesquelles le personnel est souvent bénévole, mais aussi aux médiathécaires qui gèrent des fonds audiovisuels et qui sont tentés par la mise en place d’ateliers et de rencontres autour des films.

Le programme proposé pour ces deux journées de formation laisse transparaître deux besoins distincts et malgré tout très liés : comment organiser des débats en salle de cinéma et quelles notions clés de la mise en scène cinématographique doit-on transmettre aux publics (conférence « L’analyse filmique pour les nuls », animée par Martin Drouot, scénariste et réalisateur, familier des dispositifs d’éducation à l’image).

Comment animer un débat en salle après la projection d’un film ?

L’accompagnement d’une séance est un moment privilégié. Centré autour de la parole sur le film, il s’agit d’un moment d’échange où l’intervenant doit savoir faire émerger les émotions face à un film et transmettre, sans didactisme, une sensibilité à la forme.

Une première piste de méthodologie est proposée par Sarah Génot, responsable jeune public au cinéma l’Etoile à La Courneuve (93) et co-organisatrice des journées de formation :

  • Partir de ses impressions personnelles et de ses propres émotions. Les identifier et dégager les questions qu’elles nous posent.
  • Repérer des enjeux de mise en scène, des thématiques et poser des hypothèses.
  • Approfondir la réflexion et s’appuyant sur des documents d’analyse (critiques, articles, comptes-rendus, entretiens, dossiers pédagogiques…).

Cette méthodologie a l’avantage de faire une place au ressenti personnel face à un film (après tout, le spectateur doit avoir sa place dans l’interprétation d’un film) mais de ne pas s’en contenter et de se diriger vers une compréhension plus documentée. En tant qu’animateur jeune public, on ne choisit pas toujours les films sur lesquels on va être amené à intervenir : il est donc important de se dégager d’un strict jugement de goût sur le film pour aborder des questions de cinéma et tenter de s’approprier le film positivement (ce qui ne signifie pas faire « comme si » on l’appréciait quand ce n’est pas le cas !).

L’exemple de La leçon de guitare de Martin Rit, sur lequel le groupe que nous avons suivi a travaillé, est intéressant. La vision de ce court métrage a suscité deux types de réactions : une grande attention portée à la délicatesse du propos et du jeu des acteurs qui a profondément ému les spectateurs, et une perplexité quant à la forme, dépouillée, sans effet particulier, et quant la possibilité d’échanger à ce sujet avec le public.

En matière d’éducation à l’image, deux rapports au film sont souvent opposés : une approche strictement émotionnelle, parfois dévalorisée parce que ne faisant pas la part belle au langage cinématographique, et une compréhension formelle, qui intimide les non-spécialistes. Or, ces deux conceptions peuvent se réconcilier en pointant comment nos émotions sont suscitées par les moyens propres du cinéma.

« Pour les nuls » : Quelles notions cinématographiques faut-il transmettre aux publics ?

Dans un second temps, il nous apparaît qu’au-delà de la question de la légitimité de l’intervenant, de la pertinence de sa façon d’appréhender le film, se pose une autre question cruciale : comment structurer son discours pour que les spectateurs puissent en tirer profit ? Concrètement : que dire ou ne pas dire sur un film lors de la présentation ? Comment ensuite faire circuler la parole lors d’un débat ? La réponse à la première question varie en fonction de l’œuvre. Outre le titre, le nom du réalisateur, la date de sortie, des informations « obligées », il convient de s’interroger sur ce qui pourra nourrir le regard du public sans l’orienter totalement.

En ce qui concerne La Leçon de guitare, évoquer le fait que le film a été réalisé dans le cadre d’une commande de Canal +, « Ecrire pour un acteur » peut par exemple être tout à fait pertinent. Cela permettrait aux spectateurs d’être attentifs à la présence et au jeu de Serge Riaboukine, interprète principal du court métrage, et dont l’imposante stature alliée à une certaine fragilité dans le regard et l’expression donne au film sa tonalité si particulière. Comment envisager son corps ? Son rapport aux autres ? Son évolution au cours du film ? Ce sont ainsi autant de questionnements sur le personnage que sur la mise en scène qui sont esquissés et qui donneront une dynamique au visionnement.

En ce qui concerne les publics scolaires, les collégiens en particulier, il est toujours préférable, selon Sarah Génot, de donner en introduction quelques clés qui fonctionneront comme une grille de lecture. Ici par exemple, on peut préciser que Martin Rit a assisté à véritable une leçon de guitare et qu’elle a été à l’origine de son projet de film : le rappeler aux collégiens permettra de leur faire prendre conscience qu’on peut réaliser des œuvres simplement sur ce qui nous touche, nous émeut, ce qui explique par ailleurs un choix de mise en scène toute en retenue. En effet, La Leçon de guitare est un film qui a de grandes chances de laisser perplexes des adolescents et dans ce cas, il faut mieux poser quelques jalons qui serviront de base à la discussion qui suivra.

Quant au débat proprement dit, Emilie Desruelle, responsable jeune public au Magic Cinéma à Bobigny (93) et co-organisatrice des journées de formation, explique qu’on a « souvent tendance à répondre ou à reprendre la parole un peu trop vite en tant qu’animateur, il ne faut pas avoir peur de laisser des blancs, même si, quand on anime, on a l’impression que c’est long. » Poser des questions, donner la parole au public, c’est créer un espace de discussion. C’est pourquoi, il faut aussi accepter de ne pas répondre aux interrogations du public, mais leur renvoyer leurs propres questionnements. « Quand on donne son avis on met un point à la discussion, en particulier face à des enfants ou des adolescents, on est en position de pouvoir, on donne un savoir supplémentaire sur le film », ce qui n’est pas l’objectif. « Il faut savoir accepter qu’on ne dira pas tout d’un film pendant le débat, mais qu’on va construire quelque chose ensemble dans la salle. Il faut faire confiance aux spectateurs ». De quoi rassurer ceux qui ne se sentiraient pas légitimes pour endosser le rôle de l’expert en cinéma, une posture qui est bien loin d’être la meilleure quand on souhaite sensibiliser le public jeune.

Entre émotion et culture cinématographique

Image du film WadjaC’est un juste équilibre entre une approche qui laisse une place au ressenti de chaque spectateur face à un film et la nécessité d’en revenir, encore et toujours, aux moyens d’expression propres au cinéma que l’animateur se doit de trouver. Non pas envisager une œuvre uniquement à travers ses thématiques, ne pas non plus l’envisager comme une succession de choix techniques. L’intervention de Martin Drouot, très dense, allant au-delà de la proposition de fournir des outils d’analyse « pour les nuls », a eu le mérite de démontrer qu’il peut exister un véritable plaisir à analyser un film qui n’annule pas le plaisir « émotionnel ». A noter aussi que l’analyse précisément, ne se réduit pas au catalogue des « intentions du réalisateur ». A partir de l’exemple de Wadjda (2012) de la cinéaste iranienne Haifaa Al Mansour, l’intervenant a montré comment l’analyse de certains extraits peut aider à une compréhension plus générale du film, d’un point de vue thématique, esthétique mais aussi historique.

Cette intervention a aussi été l’occasion de revenir sur la crainte de la surinterprétation souvent évoquée par le public et les apprentis analystes : comment savoir que l’on ne va pas trop loin ? Comment peut-on être sûr que le cinéaste a pensé à tous les détails qui composent un plan ? Autant d’interrogations que Martin Drouot a tenu à désamorcer en rappelant que la réalisation et le montage d’un film constituent un travail de très longue haleine et que chaque raccord a été vu et revu à de multiples reprises par le réalisateur qui finit par connaître son film par cœur. On peut en outre considérer qu’un film a une âme dans la mesure où le cinéaste y met nécessairement de son inconscient. On est donc en droit d’interpréter un film librement, en se dégageant de ces fameuses « intentions » tant que l’on ne tombe pas dans le contresens. Il faut aussi être conscient du fait qu’une analyse est par nature subjective et inscrite dans le temps : notre point de vue sur une œuvre peut bien entendu changer, évoluer : l’analyse parfaite, complète et objective n’existe tout simplement pas.

Il s’agit bien plutôt de faire circuler le sens à travers les choix de mise en scène. Son interprétation n’a donc rien de « figé », d’univoque, elle ouvre à des propositions cohérentes où la matière filmique devient vivante. C’est le cas par exemple lorsque Martin Drouot pose la distinction entre protagoniste (un personnage qui agit et qui évolue) et antagoniste (un personnage qui persiste dans son être). La jeune Wadjda est une « protagoniste » car c’est une enfant qui transgresse, qui avance (et c’est la raison pour laquelle le spectateur s’identifie à elle car, comme le rappelle l’intervenant, on ne s’identifie pas à un personnage parce qu’il est bon mais parce qu’il agit), mais bien plus qu’une fonction scénaristique, l’enfant s’incarne dans un désir qui la motive et qui nous touche.

Sur le chemin de la professionnalisation

Chacun des intervenants-formateurs a son propre cursus : Martin Drout a étudié à La fémis, il est aujourd’hui scénariste et cinéaste. Les représentantes des Doigts dans la prise, elles, ont des parcours divers et ne sont pas toutes passées par la case « Cinéma » à l’université. Or, se professionnaliser, c’est aller à la rencontre de ses publics, pratiquer, se confronter à eux mais aussi être conscient du trajet qui nous mène du ressenti face à un film à la compréhension de ce ressenti.

Des outils existent pour l’identifier : des ressources (nombreuses, riches et accessibles grâce au web et au travail effectué notamment par les pôles d’éducation à l’image), des notions claires de mise en scène, des connaissances sur le comportement et les compétences des publics en fonction de leurs tranches d’âge… ils sont indispensables, à nous de nous en emparer et de les utiliser comme vecteurs de développement d’une pensée critique, d’une sensibilité artistique et d’une conscience de l’altérité. Pour éviter tout rapport fantasmatique à l’image et que ces mots ne sonnent creux, encore faut-il être au clair non pas sur ce que l’image cinématographique fait au jeune public mais sur ce que celui-ci peut en faire quand il est accompagné, guidé, initié. Tel était, nous semble-t-il, l’objectif de cette formation.

Suzanne Hême de Lacotte

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