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Depuis quelques années, les ateliers « ciné philo » investissent les recoins des salles de cinéma, les bars, les salles de classe. Impulsés par des médiateurs, des enseignants, des philosophes ou des professeurs en philosophie, ces ateliers ont pour fil rouge de créer la discussion autour d’une œuvre fraîchement visionnée, d’en poursuivre les questionnements, tant sur le fond que sur la forme. Quel est l’intérêt des ciné philo dans l’accompagnement des jeunes publics ? Comment les mettre en place, avec ou sans formation en philosophie ? Nous avons rencontré François Renucci et Juliette Grégoire, deux intervenants aux regards complémentaires. « Ni professeur de philosophie, ni professeur de cinéma, ni philosophe, ni cinéaste », François Renucci, professeur de français en lycée, « adopte une position de non-spécialiste, aimant développer une réflexion et une pratique qui croisent le littéraire, le cinéma et le philosophique ». Juliette Grégoire, quant à elle, intègre la philosophie au quotidien dans ses activités professionnelles, des livres qu’elle édite au sein de sa maison d’édition aux débats qu’elle anime en classe, dans les centres aérés, centres sociaux, bibliothèques, librairies. Interview croisée.

Quelle est la démarche d’un intervenant au sein des ciné philo ? Quelle posture peut-il adopter, s’il n’est pas lui même philosophe ?

François Renucci [i] : Ce que j’ai retenu de l’enseignement de philosophie que j’ai pu recevoir, c’est essentiellement le goût de la recherche commune de la « vérité », qui passe par la tentative de définir « clairement et distinctement » (comme dit Descartes dans le « Discours de la méthode ») des notions qui nous permettent de mieux comprendre le réel. C’est aussi la conviction que chaque conception philosophique peut apporter une « certaine » vérité et que ces vérités peuvent être différentes voire contradictoires. Aussi, ce que j’ai retenu en vingt ans d’enseignement, c’est l’importance de l’accès à une conscience et une expression riche et nuancée de sa pensée. Je trouve que cela marche bien quand on arrive à organiser un dialogue à plusieurs autour d’une œuvre d’art dans un cadre qui permette à tous de s’exprimer selon ses désirs. C’est ce qui rend, à mon sens, la démarche de l’atelier ciné philo très pertinente, même quand on n’est pas philosophe ou professeur de philosophie.

la ferme des animauxL’atelier ciné-philo que j’ai mené suite à la diffusion du film « La Ferme des Animaux » [ii], n’avait pas pour but d’enseigner la philosophie [mais plutôt de tendre] vers une pensée qui nous permette de mieux nous y retrouver dans notre conception du monde. Il s’agit de discuter ensemble (débattre) en vue de se forger une pensée personnelle qui engage notre désir d’une certaine sagesse. Pour l’animateur que j’étais, la préparation de la séance portait autant sur une mise au point des différentes notions que nous pourrions aborder à propos du film (liberté, égalité, droit, citoyen, lois, révolte, révolution…) que sur les dispositifs qui permettraient à chacun de s’exprimer. Pour le dire plus clairement, je n’attendais pas que les enfants trouvent ce qu’il fallait dire sur le film, mais plutôt éprouvent concrètement qu’ils pouvaient penser par eux-mêmes et à plusieurs, articulent des sensations, des émotions, des opinions personnelles tout en les mettant à distance pour pouvoir écouter celles des autres, et idéalement transformer le tout en une pensée enrichie, nuancée, bordée par le doute.

Juliette Grégoire [iii] : La prise de parole lors de ces ateliers doit permettre à l’enfant d’accéder au cœur de son apprentissage, d’en devenir acteur. Il n’est plus l’élève qui reçoit passivement les connaissances, il est l’humain en devenir qui pose des questions et qui structure sa pensée pour lui-même. Nous n’attendons pas de « bonne réponse » de la part de l’enfant. Les débats et ateliers philosophiques sont des temps hors jugement ou évaluation. Il ne s’agit pas non plus évidemment d’un cours sur l’histoire de la philosophie. Pour l’enfant, les apports de cette pratique sont tout autant des compétences, des aptitudes d’ordre didactique, cognitif ou social : mieux se connaître, comprendre qu’il existe des idées différentes qui se valent, être capable de définir les mots utilisés, prendre le temps de la réflexion avant d’affirmer, partager ses idées, questionner les énoncés de ses pairs, s’engager dans des choix, avoir une opinion… On assiste, on le voit, à un travail de renversement de la position de l’enfant/élève au bénéfice de la construction du futur citoyen.

Il existe de nombreuses dénominations de ces ateliers : Temps d’échanges, Débats citoyens, Débats réflexifs… On doit absolument les distinguer des Discussions à Visée Philosophique, Pratiques à Visée Philosophique ou Ateliers Philo…

Comment préparer un atelier ciné philo ? Avez-vous des références ?

F. Renucci : Personnellement, sur la manière de questionner les enfants, je me suis inspiré de l’ouvrage d’Anne Lalanne, « Faire de la philosophie à l’école élémentaire » [iv],. Ces quelques lignes sont éloquentes : « Sans doctrines philosophiques, sans vocabulaire spécifique, l’acte intellectuel qui peut être appelé philosophie est possible, à condition que certaines exigences soient respectées, soient conformes à l’essence de la philosophie. Philosopher, c’est d’abord réfléchir, c’est-à-dire faire un retour sur ses représentations, les prendre pour objet de son étude pour au moins trois raisons : savoir ce qu’on pense (en prendre conscience) ; savoir d’où on tient ce qu’on pense (quelle est l’origine de ce savoir ?) et enfin jusqu’où ce savoir vaut comme savoir (c’est-à-dire quelle est sa valeur rationnelle ?)» (p25).

 J. Grégoire : Je m’inspire pour ma part des travaux d’Edwige Chirouter : « Lire, réfléchir et débattre à l’école : La littérature de jeunesse pour aborder les questions philosophiques » [v], » Aborder la philosophie en classe à partir d’albums de jeunesse »[vi], « L’enfant, la littérature et la philosophie » [vii] et enfin : Ateliers de philosophie à partir d’albums de jeunesse chez Hachette éducation. Dans « L’enfant, la littérature et la philosophie »; elle écrit que : « Philosopher, ce n’est pas seulement produire des concepts. Philosopher, c’est répondre au besoin impérieux de donner sens à sa vie et à son existence.»

Les romans philosophiques et les manuels pédagogiques de Matthew Lipman (« À l’école de la pensée ») ont nourri ma réflexion ainsi que la lecture de Michel Tozzi (« L’éveil de la pensée réflexive à l’école primaire »), d’Oscar Brenifier (« La pratique de la philosophie à l’école primaire ») ou de Michel Sasseville (« La pratique de la philosophie avec les enfants »).

Quelle est la place et le « rôle » du film au sein du débat ?

 J. Grégoire : Le support matériel (au cinéma : cadrage, lumière, bande sonore, rythme…) est source d’émotions et de réflexions. « Vous avez aimé ce film ? » « Pourquoi ? Qu’est-ce qui vous a plu ? » « Comment s’appelle le héros ? » « Oh ! Il ne s’appelle pas !? » « Pourquoi n’y a t-il pas de dialogue ?  Est-ce que ça manque ? » « Qu’est-ce qu’on entend si on n’entend pas les mots ? … » C’est comme cela qu’a débuté le débat philosophique que j’ai animé après la projection de « La Tortue Rouge » [viii]. Ce questionnement favorise l’entrée dans le dialogue communautaire. Lui succède une série de questions (prévues, construites d’avance autour du film) pour cheminer dans le raisonnement. Il ne s’agit pas de fermer ou d’emprisonner la réflexion mais au contraire de lui donner des perspectives et l’ouvrir à ce que les enfants pourraient oublier, négliger, méconnaitre… Ce fil rouge, ponctué de définitions, d’explications, de partages d’expériences s’appuie sur la narration du film. Il est aussi bien utile pour recentrer le débat qui a parfois tendance, avec les tout petits, à s’éparpiller. J’aime bien cette image du « pisteur indien » : l’intervenant repère les signes, parfois ténus, qui peuvent apparaître dans le débat avec les enfants, sous la forme d’interjections, d’exemples ou d’envolés poétiques. La pensée raisonnée est un cheminement que nous tachons de rendre lisible sinon logique.

cine-philo-juliette-gregoire2F. Renucci : Lors de l’atelier « La ferme des animaux », nous avons essayé de revenir constamment au film, à sa façon propre de présenter des figures, des histoires, des idées et donc, de ne pas l’instrumentaliser comme simple prétexte à une discussion. Cela passait par le fait de laisser la place à des réactions et remarques dont le premier but n’était pas de réfléchir « philosophiquement » : il s’agissait pour nous (animateur et enfants) de partager des questions et des émotions, souvent différentes (« Qui aime tel personnage, pourquoi ? » « Ce passage-là vous a-t-il fait peur, pourquoi ? » « Pourquoi ce plan est-il en contre-plongée, qui n’est pas d’accord ? »…) Cela me semble très important de partager notre expérience du film par des biais très différents et parfois « hors programme », pour justement se dire que l’œuvre d’art qui nous a réunis a sa réalité propre, inépuisable. Et c’est au cours du dialogue qu’on se rend compte que toutes nos réactions vont pouvoir – sans le faire forcément exprès – être liées à des réflexions collectives (par exemple, l’affection que l’on ressent pour le cheval blessé [dans « La Ferme des animaux » nous a conduit] jusqu’à la notion de justice).

Par ailleurs, je trouve que le film de cinéma (vu sur grand écran à plusieurs dans une salle obscure) facilite une perception collective intense d’une œuvre d’art (expérience que l’on peut retrouver, mais avec moins d’intensité, lors du partage d’une lecture, d’une visite de musée, ou même d’un spectacle scénique). Je suis d’accord avec ceux qui pensent que le cinéma a une manière spécifique de fasciner et d’occuper nos sens et notre imaginaire, donnant à chaque fois matière à de nouvelles émotions et réflexions.

 J. Grégoire : La culture, qu’elle soit cinématographique, picturale, littéraire… est en effet un moteur formidablement puissant car elle réunit deux axes habituellement opposés pour n’en faire qu’un : la réflexion sensible !

Respecter la parole des enfants

 J. Grégoire : Un temps d’échange, un débat citoyen, un débat réflexif : quel que soit le nom qu’on leur donne, sont des pratiques pouvant être menées pertinemment par des non-philosophes. Mais une fois que l’on a dit que les ateliers avec les enfants avaient pour intérêt le respect citoyen de l’écoute et le développement autonome, une fois que l’on a convenu que ces ateliers contribuent à la construction du futur citoyen lucide et sage qui dépasse le stade des opinions et des préjugés, il reste qu’un point essentiel est absent : nous n’avons pas entendu les questions des enfants. Ces questions ne sont pas souvent abordées en débat citoyen ou réflexif mais elles sont essentielles en philosophie. Si l’on veut considérer l’enfant comme un interlocuteur valide (ce qu’il est dès lors qu’on lui parle en ne le prenant justement pas pour un enfant) on ne peut faire l’économie de ses interrogations métaphysiques. Claude Ponti, décrivant son éthique d’écrivain pour la jeunesse, parle à ce sujet de « ne pas voler les enfants ».

Le vent dans les roseaux 2Ces questions sont souvent le fait des plus petits. Pour peu qu’on soit à leur écoute et selon leur degré de maturité, ils les formulent ainsi : « Qu’est-ce qu’on fait dans la vie ? » « Quand est-ce qu’il revient, le chat qui est mort ? » « Vivre, c’est transparent ? » etc. Ces questions, formulées de façon impérieuse et pour autant qu’elles nous apparaissent déroutantes, sont pourtant authentiquement métaphysiques. Elles sont au cœur de la pensée philosophique qui s’interroge sur le pourquoi de notre existence et son sens.

Lors des ateliers menés après la projection de « La Tortue Rouge » et « Le Vent dans les Roseaux », nous définissons nos mots, approfondissons nos idées, affinons nos questions, mais nous parlons aussi de la place de la nature dans nos vies, de la place de l’humain dans la nature. Avec l’idée de la famille nous avons discuté de présent et d’avenir, de vie et de mort, d’amour, d’espoir et de malheur. On a parlé de choix à faire, de responsabilités. Avec l’idée de liberté nous parlons d’école, de contraintes, de justice, de démocratie… Nous travaillons joyeusement et sérieusement parce que les questions des enfants sont exigeantes et immédiates. Elles parlent d’eux-mêmes, de leur vie. Le film que nous venons de visionner prend ainsi toute sa place.

Je veux ouvrir ici une parenthèse sur la nécessité d’une approche philosophique autour d’une grande œuvre parce qu’elle seule, particulièrement riche en questionnements, contribue à nourrir nos interrogations sur toute la durée de notre vie, fait écho à ce que nous sommes, ce que nous étions, ce que nous deviendrons. C’est justement l’enfant et l’œuvre, en tant que deux sources de questionnements fondamentaux, qu’il s’agit de révéler l’un à l’autre. Ce n’est pas si facile. Le philosophe va trouver un chemin en revenant à l’étonnement premier, à la question partagée, en donnant à voir le miroir. Précisons qu’il y a une véritable nécessité à le faire le plus tôt possible (entre 5 et 10 ans) pour que le bel apprentissage soit partagé par tous. Tout ceci me conduit à craindre que sans être philosophe (c’est à dire sans avoir une culture et une pratique de la philosophie) il soit difficile de tenter une approche philosophique de l’œuvre. Ce n’est pas seulement une question de bon sens, c’est une question de sens.

[i] François Renucci est professeur de français en lycée. Désireux de croiser la littérature avec les arts, plus particulièrement le cinéma, il encourage vivement ses élèves à aller à la rencontre des films. Il est par ailleurs Service Éducatif de l’Institut de l’Image à Aix-en-Provence, mission confiée par la DAAC pour faciliter le lien entre les structures culturelles et les enseignants du territoire.
[ii] Atelier ciné-philo organisé à l’Institut de l’Image après le visionnage de « La ferme des animaux » (1954) de John Halas et Joy Batchelor avec une dizaine d’enfants âgés de neuf à douze ans. Lire le récit de l’expérience.
[iii] Juliette Grégoire a fait des études de philosophie et travaillé comme chargée de communication, graphiste et assistante à la mise en scène avant de créer sa maison d’édition : L’initiale. En dehors de ses activités éditoriales, elle anime des ateliers philo ainsi que des formations pour adultes.
[iv] ESF éditeur (2004)
[v] Aux éditions Hachette éducation
[vi]  Aux éditions  Les Petits Platons
[vii] Aux éditions L’Harmattan
[viii] L’an dernier, dans le cadre du Festival CinémAnimé, l’association Cinémas du Sud a confié à Juliette Grégoire l’animation de cinq débats philo autour du film d’animation « La Tortue Rouge » (2016) de Mickaël Dudock de Wit (Lire le récit de l’expérience). Dans le même cadre, cette année, Juliette Grégoire a commencé une série de onze cinés Philo autour du thème de la liberté autour du programme de court métrages « Le Vent dans les Roseaux » (2017 – http://www.cinema-public-films.com/pages/roseaux/).

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