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Depuis trois ans, la scène nationale de Toulon, Le Liberté, propose à des adolescents de créer des courts-métrages autour de la question du respect et de la dignité de chacun. L’opération s’appelle « Courts-métrages en Liberté ». Aventure artistique ? citoyenne ? Sophie Catala est responsable des actions culturelles du théâtre.

Comment un théâtre, une scène nationale, décide un jour de « se lancer » dans les ateliers de réalisation cinématographique ?
Sophie Catala :
En réalité, la genèse de ce projet illustre parfaitement ce qu’est notre théâtre, son ADN. Tout d’abord, son directeur [depuis 2011], l’homme de cinéma Charles Berling, a toujours eu pour souhait de garder un lien avec le cinéma. Ensuite, nous avons la chance d’avoir dans nos équipes un service de production vidéo, portés par des professionnels. Pour finir, nous menons depuis toujours des actions culturelles de médiation à l’attention des publics dits « difficiles », des quartiers Politique de la Ville. Tout cela fait que quand l’occasion s’est présentée, un jour, de réfléchir à ce que nous pouvions faire pour participer à sensibiliser aux questions de citoyenneté [suite à la participation de Charles Berling au tournage d’un clip sur ledit thème], nous avons naturellement opté pour des actions de pratiques artistiques autour de la création vidéo.

Quels sont les points communs, les points de convergence entre le théâtre et des ateliers de réalisation cinématographique ?
Sophie Catala : Je pense que l’approche est relativement proche de celle utilisée dans le théâtre interactif ou le théâtre dit « forum ». Dans cette méthodologie, on ne transmet pas par une conversation sur le bien et le mal ou comment bien se comporter en société, mais on inscrit l’adolescent dans une pédagogie de l’éprouvé en le mettant dans une situation de pratique professionnelle. Nous adoptons qui plus est une pédagogie à tiroirs : par groupe de travail, chaque adolescent aura un rôle précis à tenir dans la chaine de production. Certains seront scénaristes, d’autres réalisateurs, régisseurs, ou comédiens. Chacun a une responsabilité forte vis à vis du projet, du matériel professionnel. Cela implique des règles de respect mutuel.

Quand nous lançons le projet, la forme finale n’est pas gravée dans le marbre. Dès les premières séances d’écriture, on essaie d’ouvrir les débats sur le fond (on leur demande de dire ce qu’ils ont à dire, quel angle on prend pour le faire) comme sur la forme (clips, pubs humoristiques, fictions…). Tant qu’ils n’ont pas précisé le sujet qu’ils veulent aborder, tout est en débat. On veut leur faire comprendre que si l’on veut peindre une pomme carrée on a le droit tant que cela correspond à ce que l’on a envie de dire !

Les adolescents « comédiens » ont également des cours de jeu qui s’inspirent de la pratique théâtrale.

Quel est l’objectif principal ? Le thème de la citoyenneté est-il un prétexte à travailler la réalisation de films ou, à l’inverse, la caméra un moyen de sensibiliser à cette question ?
Sophie Catala : Les deux, et c’est bien là la clé de notre réussite ! Je pense que notre engagement pour la qualité des films produits est un élément très fort du projet. Tous les ans, nous mettons un point d’honneur à réaliser de vrais films de qualité, qui sont vus pour leurs qualités propres et pas seulement pour illustrer le projet en soi [ce qui met d’ailleurs une pression supplémentaire aux adolescents].
Au début, on s’est dit que notre succès était certainement un coup de chance. Mais à l’aube de la 4ème saison, on constate que l’alchimie prend à chaque fois et les résultats sont magiques !

Quelle est la place de l’enseignant ? L’apport pédagogique est-il palpable ?
Sophie Catala : L’enseignant est présent à tous les ateliers. D’ailleurs, les élèves leur demandent souvent de jouer dans les films réalisés. Avec une certaine intelligence, ils leur donnent souvent un « sale » rôle ou un rôle un peu décalé. L’une des forces du projet est justement de casser la manière de fonctionner dans la classe et notamment avec son professeur. Les temps d’écriture ce sont également des temps de débat qu’on ne fabrique pas souvent en classe ou qui iront plus loin que quand le débat est vraiment organisé.
D’un point de vue « social », on essaie de casser les dynamiques de groupes habituelles. D’aller chercher d’autres élèves que les meneurs habituels. Dans toutes les classes où on est allés, on a toujours fait basculé la vie sociale d’au moins un ou deux élèves par classe, qui étaient très en retrait mais qui avaient en réalité un univers personnel hyper fort.
Mais le plus magique dans tout ça, c’est de constater l’effort qu’ils sont tous capables de fournir quand le projet leur appartient vraiment…

En savoir plus :

– Blog du théâtre Liberté : Courts métrages en liberté

– Fiche de présentation publiée dans le catalogue Que peut encore le cinéma ? (oct.2017), réalisé par le cinéma L’Alhambra à Marseille dans le cadre des rencontres professionnelles (page 51)
– Interview de Pascale Boeglin-Rodier, directrice du théâtre Liberté : également dans le catalogue, page 20

– Saison 2014-2015 : « Des maux et des images » : 5 films réalisés sur le thème de la lutte contre le harcèlement à l’école et le cyber-harcèlement
– Saison 2015-2016 : « Ève n’a pas dit son dernier mot » : 4 films réalisés sur le thème du respect entre les filles et les garçons
– Saison 2016-2017 : « Dignités » : 5 films réalisés sur le thème de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme

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