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La mondialisation à l’œuvre, les promesses d’une communauté humaine sans frontière

Le nouvel environnement médiatique brise les frontières. La multiplication des canaux et le développement des débits a pour conséquence la fin des contrôles étatiques sur la diffusion des images : il est devenu très facile de capter des émissions étrangères, et internet multiplie la mise à disposition de contenus de tous horizons géographiques [18]. C’est d’ailleurs dans la même période, plus précisément dès 1995, que le terme de « mondialisation » entre dans le vocabulaire courant, comme le rappelle le professeur spécialiste de la communication Armand Mattelart [19]. Cette ouverture inouïe suscite deux types de réactions : l’espérance d’une communauté d’égaux que fortifie une communication horizontale continue, la crainte d’une société mondialisée exposée à l’anarchie faute de disposer d’une instance qui régule ses échanges.

  • L’horizon d’une société civile internationale

En accélérant l’effacement des frontières et la tendance à une uniformisation des repères culturels, la nouvelle donne communicationnelle favorise l’émergence d’une « conscience planétaire [20] », condition nécessaire pour que le rêve d’une « société civile internationale », qui se passe du cadre des Etats-Nations, prenne forme [21]. Conscient qu’Internet puisse être pris en main par les grandes compagnies comme Microsoft et Netscape, Jean-Claude Guédon espère néanmoins qu’il va pouvoir susciter « de nouvelles sociabilités, de nouvelles agrégations entre individus ; ce qu’on appelle des sociétés d’affiliation et non pas des sociétés d’appartenance [22]. » Une société d’affiliation suppose une démarche d’adhésion à un groupe, alors que le principe de la société d’appartenance est ancré sur l’héritage identitaire. Par Internet, il devient facile de réaliser et maintenir une relation dynamique au sein d’un groupe qui s’est fondé sur le consentement de chacun. Investie de cette façon, la technologie fait entrevoir une utopie dont elle réalise le site virtuel.  Françoise Calvez estime que l’usage global et égalitaire d’internet dessine les contours d’une « communauté humaine, harmonieuse et planétaire, où chacun s’appuie sur d’autres pour perfectionner ses connaissances aiguiser son intelligence [23] ». Le réseau, par son horizontalité et sa manipulation facile, aide à développer l’échange des savoirs et à en faire émerger une éthique sans cadre : c’est le « faire » quotidien d’internet qui entretient et affermit la société fraternelle espérée.

Jacques Blociszewski, alors responsable de la documentation et de la recherche sur les nouvelles technologies, souhaite que cette forme de communauté participative puisse se constituer en corps intermédiaire. Elle se donnerait des objets précis comme l’évaluation de la production télévisuelle en cours : « On peut avoir envie de créer des groupes conviviaux de réflexion et d’échanges, d’où naîtraient un véritable retour sur images, un partage des émotions et des idées, une analyse collective sur les modes de réception, où se diraient et se liraient les traces laissées dans nos vies et nos esprits par les films et les émissions. [24]». Cette réflexion émise en 1997 témoigne que la télévision continue alors de polariser le débat social : c’est son dispositif et ses contenus qui alimentent le forum citoyen qu’imagine Blociszewski, même si c’est par internet que celui-ci se développe.

  • Diffusion sans contrôle d’images virtuelles

Il n’en reste pas moins que l’impact et les nouvelles formes de communication qu’Internet suggère suscite des inquiétudes. Dès 1994, Philippe Quéau, directeur de recherche à l’INA, met en garde contre la menace que présente un internet sans cadre : citant son usage par des activistes qui ont subtilisé des programmes « d’encryptage » de la CIA pour les rendre libres d’accès, il constate que « dès aujourd’hui, le réseau Internet échappe à tout contrôle ; c’est un réseau des réseaux » qui permet de faire circuler en un temps très court des banques de données sur « l’ensemble de la planète [25] ». Ce discours qu’il a tenu dans le cercle spécialisé du collège iconique, il a l’occasion, un an plus tard, de le reprendre auprès du grand public. Dans l’émission « Ca se discute » dont le thème est l’anticipation de la vie quotidienne après l’an 2000, il décrit cet internet encore mal connu (en témoigne l’expression perplexe du présentateur qui l’écoute) comme un « réseau de non-droit, de non Etat, véritable danger pour la démocratie [26]».

Reflets d’une inquiétude montante, plusieurs voix appellent à la création d’une instance missionnée pour réguler ses flux et contenus. En 1996, dans l’émission « Bouillon de culture » intitulée « Internet : pour le meilleur ou pour le pire », le philosophe Paul Virilio estime à son tour qu’internet favorise l’émergence d’un espace de non-droit extraterritorial se plaçant au-dessus de la loi. Joël de Rosnay, également invité dans l’émission, pose l’alternative d’une régulation gouvernementale ou d’une auto-régulation. Virilio réagit : l’idée d’une auto-régulation est « dangereuse et totalitaire [27]».

Le besoin d’une autorité à même d’intervenir sur le réseau s’exprime avec d’autant plus de ferveur que le doute est désormais jeté sur la nature même des images qui y circulent. Philippe Quéau, encore, indique que le numérique permet de truquer les images sans difficulté, efface les frontières entre réel et virtuel, donne à distinguer les « images naturelles » des « images artificielles [28] ». Pour le professeur Edmond Couchot, l’imagerie virtuelle consiste en une purification du réel parce qu’elle ne peut figurer que ce « qui est modélisable », se distinguant en cela des images réalisées par les techniques traditionnelles de la photographie ou le film. Il n’en reste pas moins que la technique numérique donne le change, ses productions imitant « à s’y tromper » les représentations photographiques ou filmiques [29].

Dès lors que ces images, qui font foi sans être fiables, circulent librement, partout, et à l’initiative de chacun, à qui donner la responsabilité de fournir aux usagers les outils de décodage et de critique nécessaires pour les situer et les interpréter ? Puisque la constitution d’un CSA international appliqué à internet paraît inenvisageable, il revient aux instances éducatives, et en particulier à l’école, de remplir cette nouvelle mission publique d’éveil et de prévention.

Références :

[1] This research received funding from the European Research Council (ERC) The healthy self as body capital (BodyCapital) project under the European Union’s Horizon 2020 research and innovation programme (grant agreement No 694817).
[2] Eurêka – « Internet : l’anticipation » (titre donné a posteriori par l’INA) diffusé le 12 novembre 1969 sur Antenne 2, réal. Maurice Dugowson
[3] Joël de Rosnay, « Un changement d’ère » dans 25 images par seconde – L’après télévision, multimédia, virtuel, internet, Valence, 1996, p. 47.
[4] Eurêka – « Internet : l’anticipation », op. cit.
[5] Jean-Claude Guédon, « les batailles d’internet » dans 25 images par seconde – L’après télévision, multimédia, virtuel, internet, Valence, 1996, p. 17-18.
[6] Jean-Charles Paracuellos et Pierre-Jean Benghozi, Télévision, l’ère numérique, La Documentation française, 2011, pp.70-72.
[7] Benoît Danard, « Les mutations de l’offre télévisuelle » dans Esprit, n°3-4, mars-avril 2003, p. 56.
[8] Jean-Noël Jeanneney, « Préface » de Monique Sauvage et Isabelle Veyrat-Masson, Histoire de la télévision française, Paris, 2012, p. 6.
[9] Ignacio Ramonet, « Une grande mutation » dans 25 images par seconde – L’après télévision, multimédia, virtuel, internet, Valence, 1996, pp. 17-18.
[10] Cette responsabilité directe a été mise en évidence par le scandale causé par la diffusion de l’émission Psy show en 1983 sur Antenne 2, lequel a suscité un débat à l’Assemblée Nationale où Georges Fillioud, secrétaire d’Etat à la communication a été interpelé.
[11] Ignacio Ramonet, op. cit., p. 18
[12] Joël de Rosnay, « Un changement d’ère » dans 25 images par seconde – L’après télévision, multimédia, virtuel, internet, Valence, 1996, p.52.
[13] Joël de Rosnay, op. cit., p. 59.
[14] Hervé Le Cornec, « Internet : l’outil social », dans Les cahiers de l’audiovisuel, n°11 – mars 1997, p.79
[15] Pierre Zémor, Le sens de la relation – organisation de la communication de service public, La Documentation française, Paris, 1990, p. 62.
[16] Anita Rozenholc, intervention dans le débat sur la télé-éducation « La télévirtualité » dans le colloque « Techniques / société-cultures : va-t-on vivre par écrans interposés ? » organisé par l’INA, mis en place à la Sorbonne, le 19 mars 1994, mis en actes dans actes dans Les cahiers du collège iconique, p. 86.
[17] Hervé Le Cornec, « Internet : l’outil social », dans Les cahiers de l’audiovisuel, op. cit., p. 79.
[18] Ignacio Ramonet, op. cit., pp 18-19.
[19] Armand Mattelart, « Généalogie des nouveaux scénarios de communication », dans 25 images par seconde, op.cit., p.36
[20] Armand Mattelart, op.cit., p. 39
[21] Mattelart, p 45
[22] Jean-Claude Guédon, op. cit., p. 120
[23] Françoise Calvez, « Principal pouvoir » dans 25 images par seconde, op.cit. p. 14.
[24] Jacques Blociszewski, « La parole et la mémoire » dans Les cahiers de l’audiovisuel, n°11 – mars 1997, p.65
[25] Philippe Quéau et Sally Jane Norman, « La télé-virtualité », actes des deuxièmes rencontres Sorbonne INA du 19 mars 1994, Techniques / société-cultures : va-t-on vivre par écrans interposés ?, août 1994, p. 45.
[26] Ca se discute – « Une journée de l’an 2005 : comment vivra-t-on après l’an 2000 ? » diffusée le 9 mai 1995 sur France 2, réal. Mathias Ledoux
[27] Bouillon de culture – « Internet pour le meilleur ou pour le pire » diffusée le 23 février 1996 sur France 2, réal. Elisabeth Preschey.
[28] Philippe Quéau et Sally Jane Norman, op. cit., p. 42
[29] Edmond Couchot, « L’image perspective », actes des troisièmes rencontres Sorbonne INA du 25 mars 1995, Le su et l’insu – Des images pour croire, des images pour savoir, juil. 1996, pp. 88-89.

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