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Le centenaire du cinéma : films en hommage et discours funèbres

Le discours sur la fin du cinéma qui se développe en 1995 met à profit l’événement du centenaire pour mieux se faire entendre. Relayés par les revues, les documentaires, les programmes de télévision, à l’occasion d’un entretien ou d’une communication, les intellectuels et les artistes qui en sont responsables émettent des idées similaires, comme s’ils avaient constitué un réseau autour de cette préoccupation. S’appuyant sur la baisse des chiffres de fréquentation, ils mettent en cause un manque de soutien public et plus profondément, la mutation culturelle qui a fait perdre au cinéma son rang et son sens initiaux. D’autres figures du cinéma tentent de relativiser ce point de vue, en particulier celles qui sont directement impliquées dans la célébration du centenaire. Elles défendent par leurs propos et leurs productions l’idée d’un avenir possible pour le cinéma, conditionné par la connaissance intime de son glorieux passé.

  • « Fin de fiesta » : un marché en péril

La fin du cinéma est une idée qui hante les années 90. Sa mort serait l’issue logique de son histoire compte tenu de la place que lui accorde désormais l’environnement culturel et médiatique. En premier lieu, fin du cinéma comme industrie du spectacle qui attire les foules. En France, le nombre d’entrées dans les salles sur un an est passé de 400 millions au début des années 50 à 110 millions au début des années 90. Autre sujet d’inquiétude : les investissements dans la production par de grands groupes comme Bouygues, Canal Plus-Studios, ou Hachette. Si leur implication permet de mieux soutenir le film français devant l’offre américaine, elle menace la diversité de la création par leur origine et leur logique commerciale. Interrogé en 1991, Dominique Wallon, directeur du CNC de 1989 à 1995, met en garde contre des solutions économiques qui fragilisent le cinéma indépendant de moins en moins à même de « travailler en dehors d’un accord avec un des groupes financiers » et des chaînes de télévision qui diffusent les films. Certes, poursuit Wallon, la France est le pays qui donne le plus grand nombre de premiers films de jeunes réalisateurs, et où le nombre de réalisatrices est proportionnellement le plus élevé. Mais il insiste : soumis à ces nouveaux rapports de financement, les producteurs de ces films éprouveront les plus grandes difficultés à « garder une marge d’autonomie [1] ».

La télévision est mise en cause à plusieurs titres dans le déclin conjoncturel du cinéma. En premier lieu, elle lui a fait une concurrence fatale. David Kessler, directeur général du CNC de 2001 à 2004, rappelle que l’amorce de la « désertification des salles » est concomitante avec « l’émergence et la multiplication des écrans de télévision » depuis le début des années 70 [2]. La télévision rivalise avec le cinéma, elle abîme ses films. Dès 1983, François Truffaut lui reproche un traitement qui appauvrit l’image et banalise le rapport à l’œuvre : « La télévision a pulvérisé les mythes, détruit les stars et rompu le charme. La généralisation de la couleur a fait régresser la qualité des images, elle a rendu la lecture des films à la fois plus simple et moins envoûtante… [3]». Dans les années 90, la conjoncture empire. Désormais, la fragilisation du cinéma est intensifiée par la diversification du secteur audiovisuel. En 1993, Serge Kaganski lie « le grand débat d’époque sur la fin du cinéma » à « la toute-puissance de la télévision, de la vidéo et de l’informatique [4] ».

Ce « grand débat d’époque » qui anime alors la vie intellectuelle, implique la presse, les instances culturelles dédiées, les cinéastes eux-mêmes dans un échange d’analyses et de jugements passionnés. Il invite à dépasser le simple constat économique : que reste-t-il de la capacité du cinéma à produire des œuvres qui éblouissent et font aussi réfléchir sur l’époque, qui réconcilie le loisir populaire avec l’exigence artistique ? En 1992, dans un numéro hors-série de L’express intitulé « Le cinéma, 100 ans, 100 films », le critique Raymond Borde remarque : « La fréquentation s’effondre, de nombreuses salles ferment, l’exploitation se concentre et les grands circuits de distribution deviennent les maîtres d’un marché en péril [5]. » Si ce constat lui inspire une impression de « fin de fiesta » et de « désenchantement », Raymond Borde affirme néanmoins qu’à ses yeux, le cinéma maintient son niveau de qualité globale : « Le bilan artistique de ces dernières années est aussi brillant que celui de la période classique. » Aux yeux de Serge Daney, autre grande figure de la critique, ce bilan est plutôt décevant. L’auscultant inlassablement, il y voit les signes répétés d’une grandeur initiale perdue. L’enjeu artistique se double de celui de la réception : pour Daney, le spectateur ne fait plus du cinéma une clé pour s’expliquer le monde et soi-même, mais une manière de décorer le quotidien en le laissant à sa surface : « Le cinéma n’est pas tellement entré dans la vie des gens, affirme-t-il dans un dialogue avec Philippe Garrel en 1991. Il est rentré dans leur musée imaginaire ou sur les murs de leur vidéothèque [6]. » Un an plus tard, Daney, comme hanté par le sujet, revient sur l’inéluctable et constant déclin du cinéma qu’il pressent depuis dix ans. « Je le soutiens mordicus, insiste Serge Daney, le cinéma disparaît et peut-être depuis très longtemps. Il disparaît en tant qu’art, passion, lieu de débat et tout simplement en termes de fréquentation de salles [7]. » C’est le cinéma comme culture qui est ici en jeu. La cinéphilie qu’il a connue, dont il a fait sa vie, invitait à dédier son existence à un art, à risquer sa sensibilité au contact de celle des autres, faisant de la conversation et de la lecture des expériences fécondes. Chez Daney, tout ce qui fait l’actualité du cinéma « n’est plus » ou alors « est moins », ce qui lui plaît « reste » ou « est encore ». Paroles d’« ancien combattant », est-il près de reconnaître. Ce discours pessimiste va connaître une ampleur inédite au moment du centenaire du cinéma. Mettant le doigt sur la plaie, il invite à ne pas être dupe d’une communication officielle qui en fait le prétexte d’une célébration cache-misère et vide de sens.

  • Un centenaire polémique

En 1995, le centenaire du cinéma est l’occasion de promouvoir son patrimoine et de défendre ses nouvelles productions. Mais en le mythifiant, les opérations de célébration [8] justifient le discours crépusculaire dont il fait l’objet depuis le début de la décennie. En insistant sur les films de légende et les stars qui ponctuent son histoire, elles lui font courir le risque d’une muséification, voire d’une mise au tombeau. Prendre acte de son âge avancé, c’est rappeler qu’il n’est plus le vecteur d’expression moderne et innovant qu’il a été jusque dans les années soixante, c’est même prendre le risque d’entretenir l’image d’un art dont l’histoire est désormais close. Certes, certaines réalisations motivées par le centenaire ont cherché à exprimer le contraire en l’orientant vers l’avenir. Ainsi le documentaire de Martin Scorsese et Michael Henry Wilson, produit par le British Film Institute et diffusé en 1995, Un voyage avec Martin Scorsese dans le cinéma américain. Le réalisateur y parle amoureusement et intimement du cinéma comme d’un trésor de films, de styles, de personnages qui s’est constitué au fil de son histoire et qu’il faudrait transmettre aux générations futures pour qu’elles s’en inspirent et poursuivent son aventure. De même avec Les enfants de Lumière, pendant français de l’hommage de Scorsese au cinéma des Etats-Unis. Son réalisateur Pierre Philippe s’emploie aussi à établir le lien entre passé et présent du cinéma par un « hommage des cinéastes d’aujourd’hui aux cinéastes du siècle [9]. » De même encore, et de façon plus voyante, avec Les cent et une nuits de Simon Cinéma, film commandé à Agnès Varda par l’association Premier siècle. Mobilisant une distribution prestigieuse, dont Michel Piccoli alors président de cette même association, Agnès Varda choisit le registre de la fiction. La « farce » qu’elle met en scène se joue avec des personnages vieux et jeunes qui personnifient la confrontation du passé du cinéma avec son avenir, « puisqu’on n’arrête pas de dire que le cinéma va mal, mais qu’il y a un nombre incroyable de jeunes qui ont envie d’en faire [10] ».

Toutefois, ces discours volontaristes se doublent souvent d’un sentiment d’appréhension. Dans le numéro des Cahiers du cinéma qui lui est consacré en 1996, Martin Scorsese adresse un questionnaire aux « cinéastes d’aujourd’hui avec lesquels il se sent en affinité » (John Woo, Olivier Assayas, Abel Ferrara…). Or, par sa première question, Scorsese montre qu’il a pris à son compte les discours sur l’avenir incertain du cinéma : « Où va le cinéma ? demande-t-il à ses pairs. Tend-il à disparaître, se réinvente-t-il pour mieux renaître, ou vit-il une période de mutation [11]? ». De même, en précisant que son « film est en fait un pied de nez à tous les embaumeurs du cinéma [12] », Varda témoigne de l’impact acquis par les sentences de ceux qui, pourtant animés par un même amour du cinéma, ont décidé de bouder la fête.

  • « C’est normal qu’il s’arrête »

Parmi ces « embaumeurs », Jean-Luc Godard., figure incontournable de la pensée du cinéma. Dans ces années quatre-vingt-dix, il a cherché, par ses interventions et ses œuvres à mettre en crise l’idée même de son avenir. Le centenaire, par la mobilisation médiatique qu’il a occasionnée, lui a donné l’opportunité de donner une résonance optimale à son discours funèbre. Deux fois cinquante ans de cinéma français qu’il a co-réalisé avec Anne-Marie Miéville est destiné à nourrir la polémique suscitée par l’orchestration des festivités à l’échelle nationale et européenne. Ni un hommage au cinéma, ni une commémoration, ni une célébration, ce film, également diffusé en 1995, ne doit pas moins sa production au centenaire puisqu’il est le fruit d’une commande du British Film Institute faite à ce titre. Pour Didier Coureau, Deux fois… évoque « la nostalgie d’un cinéma qui ne sera plus, la tristesse face à un cinéma qui se renouvelle si peu, ou si mal [13]. » Mais le propos de Godard dépasse « l’état de l’art » cinématographique. Son film prend directement à parti une politique culturelle qui célèbre le cinéma sans se donner les moyens de le soutenir. Michel Piccoli y joue un rôle essentiel, comme dans le film de Varda. Mais ici, il n’a pas le beau rôle : il ne lui est plus demandé de personnifier le cinéma mais d’incarner la politique culturelle qui l’encadre en tant que président de l’association Premier siècle. Dans une longue séquence filmée dans un restaurant, le réalisateur, mis en présence de Piccoli, s’en prend à l’idée du cinéma que véhicule sa célébration officielle. « Tu ne dis pas pour Don Quichotte ‘c’est un vieux livre’, lui assène-t-il. Tu ne dis même pas ‘c’est un vieux roman’. Tu prends un Griffith ou un Napoléon de Gance, tu dis ‘c’est un vieux film’. » A l’image, le visage de son interlocuteur est empreint de désarroi. L’ambassadeur du cinéma institué par l’Etat se montre incapable d’entrer dans le débat, comme s’il ne l’avait pas anticipé. Godard, implacable, ajoute : « Il était mortel, le cinéma. Et c’est normal qu’il s’arrête [14] ».

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