Download PDF

Une pratique liée aux mutations de l’environnement

Trouver dans le réel proche le sujet d’un film, en faire la matière d’une exploration poétique et citoyenne est une démarche pédagogique qui se répand dès les années de reconstruction après la Seconde Guerre Mondiale. En témoigne la série d’articles parus en 1956 dans Image et son intitulée « Cinéma d’amateurs ». Son auteur, Jean-Louis Cros, appelle les apprentis-cinéastes à filmer « le déroulement familier d’un jour, le ‘rythme‘ d’une ville, d’un village, d’un métier », c’est-à-dire, saisir et mettre en scène la vie de tous les jours, dans ses espaces et ses activités caractéristiques, en l’approchant non pas comme un froid objet d’étude mais comme un sujet digne d’empathie. Avec leurs points de vue, les jeunes contribuent à raconter « la chronique fraternelle des hommes [1] » qui se poursuit par leurs œuvres et leurs collaborations. L’allègement du matériel de tournage et la baisse de son coût ont certes favorisé la mise en place de ces premiers ateliers filmiques. Mais plus encore les mutations urbaines consécutives à la longue période de conflits. La reconstruction impliquait, en plus de rendre les infrastructures à nouveau opérationnelles, de pourvoir aux urgences de logement. En multipliant les grands ensembles à la périphérie des villes, un nouveau cadre de vie a été imposé aux familles populaires. En 1961, L’amour existe, moyen métrage centré sur l’avenir de la banlieue, montre des enfants errer et se battre dans les cages d’escalier en verre et les caves bétonnées. Son réalisateur, Maurice Pialat, interroge en commentaire : « Quels seront leurs souvenirs ? ».

Inviter ces mêmes enfants à enquêter sur leur environnement avec des appareils enregistreurs est une manière de les aider construire cette « mémoire neuve » en l’alimentant d’informations et d’analyses. La revue Scouts encourage ses jeunes lecteurs à employer la photographie pour affûter leur regard sur les réalités de la vie quotidienne, plaisantes ou non : « La photographie vous force à regarder la vie avec un regard neuf, vous force à prêter attention aux mille détails qui vous entourent, qui vous plaisent ou vous dégoûtent [2]». Mettre la réalité en image permet de la considérer à distance, opération nécessaire pour s’y inscrire avec davantage de lucidité et moins de passivité. En 1973, le livre de jeunesse Moi et la ville, parue chez la maison d’édition catholique Cerf-Desclée, propose aux jeunes habitants des cités d’entreprendre une enquête avec l’aide d’un magnétophone et d’appareils photos. L’objet : « rassembler une série de renseignements sur la ville ». La première étape consiste à mener des entretiens avec une infirmière de secteur, un facteur, le directeur de la Maison des jeunes et le maire. La seconde à aller à la rencontre des passants pour leur demander : « Vous êtes heureux dans la ville où vous habitez ? Qu’est-ce qu’il faudrait changer dans notre ville [3] ? ». Des interrogations qui font écho à celles de Chronique d’un été, documentaire réalisé dix ans plus tôt dans les rues parisiennes par Jean Rouch et Edgar Morin. L’intérêt ici est de les faire porter par les jeunes. Par les entretiens et micros-trottoirs qu’ils mènent, ils ne sont plus seulement observateurs du monde qui se déploie et se transforme autour d’eux. Allant au-devant des adultes, ils sollicitent leur point de vue sur un sujet d’intérêt commun : l’avenir de la ville qu’ils habitent. De cette façon, ils s’adressent à eux comme des pairs. Par cet échange avec la jeune génération, les aînés sont rappelés à leurs responsabilités à son égard. En retour, les jeunes sont invités à se projeter dans le monde où ils devront trouver leur place.

Moi et la ville de Jean-Louis Ducamp et Colette Rafalli (1973)

Moi et la ville de Jean-Louis Ducamp et Colette Rafalli (1973)

A l’ère de la vidéo dans les années 80 et 90, l’enquête par le film devient une pratique pédagogique accessible. Par ailleurs, la crise économique qui s’installe alors rend les cadres éducatifs davantage soucieux de préparer l’insertion des élèves dans le monde professionnel. Mieux que donner une leçon de choses, ou faire lire une fiche d’orientation, initier une enquête avec eux est un moyen de les affranchir aux réalités qui les attentent. Au début des années quatre-vingt, la professeure Anne-Marie Lilienthal, qui met en place des ateliers vidéo, affirme : « Chez nous, une activité qui a du succès consiste à faire réaliser aux élèves de courts reportages sur un sujet qu’ils choisissent, bien sûr, mais qui a cependant trait à la vie active et au monde du travail qu’ils auront à affronter bientôt [4]. » Son action est intimement adaptée à la logique de l’apprentissage en classe. Chaque film réalisé en atelier est ensuite montré et étudié en classe comme un document à étudier collectivement. « De cette façon, explique Anne-Marie Lilienthal, la vie de tous les jours peut enfin entrer dans la classe, dans un contexte vécu et authentique, avec une participation des élèves qui n’aura pas été un vain mot [5]. » Les réalisateurs de la télévision scolaire avaient déjà à cœur, par des séries comme « Les hommes dans leur temps », de faire écho, au sein même de l’école, à cette « vie de tous les jours » dont parle la professeure. Avec l’atelier qu’elle a initié, les élèves sont placés aux deux bouts de la chaîne : émetteurs et récepteurs. En plus d’observer, les participants doivent montrer à leurs camarades ce qu’ils auront vu et entendu : leur mise en scène est une transmission. Cette finalité, par le travail d’élaboration et de mise en forme qu’elle suppose, les amène à se pénétrer davantage de leurs découvertes.

A l’orée des années 2000, avec l’émergence des chaînes locales puis des blogs participatifs, de nouveaux canaux s’ouvrent au discours de proximité. C’est aussi le moment où la sensibilisation à l’écologie se généralise et où de plus en plus de municipalités s’efforcent de structurer la concertation avec les habitants. Cette nouvelle donne revitalise la pratique de l’enquête filmée. Il reste, pour qu’elle conserve son authenticité, à la distinguer des reportages courants que diffusent les médias généraux qui se déclinent alors sur l’ensemble du territoire, à toutes ses échelles.

[1] « À la recherche du sujet » dans Image et son – revue de l’UFOLEIS, n° 92, mai 1956, p.11.
[2] « Club des inventeurs » dans Scouts, nouvelle série n° 1, jan. 1976.
[3] Jean-Louis Ducamp et Colette Rafalli, Moi et la ville, Paris 1973
[4] Anne-Marie LILIENTHAL, « A la sauce vidéo » dans Education 2000 – audiovisuel, communication, pédagogie ; n° 20 – nov. 1981, p. 72.
[5] Ibid.

Partager cet article : Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter
Email this to someone
email