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Cette perplexité intervient face aux catégories et aux éléments qui peuvent présider à une distinction fiction-documentaire et, plus largement, à une approche pédagogique du cinéma. Avant Internet, avant les charters, avant la progression du niveau de vie, on apprenait des choses du monde par le cinéma. Les évolutions font que plus l’on approche des personnes en position d’apprentissage (de connaissance, du sensible, du plaisir) par les films, plus cette perplexité augmente. Il apparaît de nouveaux tracés et territoires, une nouvelle cartographie du cinéma, à propos de l’appréhension de son histoire, de sa vision, de sa fabrication.

Selon Aby Warburg, l’histoire de l’art peut se définir par la redécouverte du point de vue par lequel l’œuvre a été réalisée. L’une des difficultés rencontrée aujourd’hui avec le cinéma, et à l’intérieur de lui ce que l’on appelle le documentaire, est celle de son historicité – sa fabrication, sa diffusion, sa réception-vision. Le monde actuel a profondément modifié ses différents rapports : on est aujourd’hui en présence de flux d’images, et d’un accès complètement inédit à eux. En 1986, pour profiter de la rétrospective intégrale Boris Barnet au Festival de Locarno en Suisse, il fallait prendre le train pour s’y rendre. On y voyait les films projetés en copies en 35 mm, venues d’URSS. On repartait avec un livre (celui de François Albera, qui fait encore référence), et, sinon, avec rien d’autre qu’une mémoire de cette expérience des films de Boris Barnet.

La donne a fondamentalement changé, elle a même été bouleversée. Qui aujourd’hui décide de l’accès aux films ? Il y a un bien sûr le marché ; on peut compter sur des vogues médiatiques, des mouvements dans la critique ; on doit aussi ajouter le travail des festivals. Mais ce n’est jamais le cinéphile qui décide, pas davantage le directeur de cinémathèque. Il s’agit ainsi d’un ensemble d’instances diffuses parmi lesquelles le “curieux” doit faire son chemin. Mais ce chemin est particulièrement nébuleux. Au festival de La Rochelle, ce “curieux” peut aller voir un film, projeté en copie 35 mm, de la rétrospective Howard Hawks, puis regarder le match de la coupe du monde à la télévision dans un bar, quelques heures plus tard aller faire un tour sur Youtube, prendre éventuellement un dvd ou un Blu-ray restauré, ou payer sur un site de téléchargement, ou bien télécharger illégalement un autre film. Ces passages entre une diversité de supports et de pratiques peut sembler joyeux – le foisonnement, un côté ouvert et ludique : l’occasion d’un « gai savoir » sur le cinéma. Mais tout apparaît comme sur un même plan, dans une sorte de continuité où les œuvres vues ne le sont pas, dans la plupart des cas, telles qu’elles ont été faites lors de leur production et réalisation. Quels sont les liens entre les multiples entités de ce paysage dans lequel nous opérons ?

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