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Les actions que mène Dominique Mulmann, responsable jeune public au Trianon à Romainville (93), sont une façon, pour elle, d’attiser la curiosité, de permettre aux spectateurs d’envisager le cinéma autrement et de donner à “apprécier le décrochage avec le monde qui nous entoure”. Rencontre.

Le fil des images : Dominique Mulmann, vous êtes responsable jeune public au Trianon. Quel a été votre point de départ et qu’avez-vous souhaité créer au sein du cinéma, notamment auprès du jeune public ?
Dominique Mulmann :
Tout d’abord, ce lieu où je travaille, le Trianon, m’a énormément inspirée. C’est une salle particulièrement belle, classée aux Monuments historiques (années 50, architecture paquebot), dotée d’un balcon d’un volume assez impressionnant et d’une scène. Ce cadre m’a offert un terrain de jeu propice à différentes expérimentations : à la fois avant et pendant le film, à la fois dans la salle, sur la scène ou dans le hall du cinéma. Ma volonté était que les spectateurs qui viennent au cinéma ne viennent pas seulement voir un film mais plongent dans un autre univers, qu’ils apprécient le décrochage avec le monde qui nous entoure, qu’ils partent dans une aventure sensorielle, un moment à part… généralement agréable !

Quel est votre point de départ : vos envies ? le film ? le public ?
Dominique Mulmann :
Dans ma démarche, le point de départ est invariablement le film que l’on va projeter. En revanche, les activités que j’organise ne tournent pas forcément autour du film à proprement parler. Le film peut être prétexte à explorer d’autres dimensions, qui permettront par exemple au public de se réapproprier la salle, ou leur corps, ou les personnes qui les entourent. Par exemple, quand on a projeté le film Tarzan, j’avais envie d’explorer les sensations liées à la prouesse sportive. On a donc organisé un circuit sportif… dans la salle ! Pour que les spectateurs prennent conscience de son volume, nous avons organisé des courses dans les allées et je leur ai fait lancer des fusées en mousse du balcon ! Cela peut paraître incongru, mais cela a permis de déplacer leur regard et leur a donné une autre façon d’aborder la scène.

Une autre fois, j’ai fait appel à un coach sportif pour détendre le corps après la séance, dégourdir les membres, dénouer les articulations. Dans la mesure où le film est aussi une expérience corporelle, où l’on ressent les choses à l’intérieur de soit, j’avais envie que chacun prenne conscience de son corps aussi à travers une expérience au cinéma.

De manière générale, je mets un point d’honneur à ne jamais refaire deux fois la même chose, à toujours aller vers l’inconnu. Au bout de 20 ans, l’inconnu, je lui fais confiance !

J’imagine que cette démarche a pu dérouter, à la fois les spectateurs… et vos collègues ?
Dominique Mulmann :
Quand j’ai débuté dans mes fonctions, je n’ai pas forcément osé, vraiment, aller vers ce type d’ateliers qui impliquent une légère prise de risque, qui sous-entendent d’investir quelque chose qui sort un peu des habitudes. Et puis, petit à petit, je me suis aperçue que c’était finalement quelque chose qui convenait plutôt bien au lieu, que les spectateurs aimaient, et que je m’épanouissais. Peu à peu, j’ai mis à profit tout ce que je vivais par ailleurs : le jardinage, la cuisine, le bricolage,… J’aime créer la surprise et l’expérience. Ma seule “contrainte” est que l’activité soit toujours en réel lien avec le film.

Malgré tout, c’est vrai que ce genre d’ateliers dépoussière un peu tout le monde ! Quand je transforme la salle de cinéma en navette spatiale, chacun a un challenge à relever : il faut créer une ambiance sonore, une ambiance lumineuse,… J’ai la chance d’avoir des collègues à qui cela plaît et qui me suivent.

D’un point de vue des ressources humaines justement, j’imagine que ces ateliers nécessitent beaucoup de préparation. Comment est-il possible de mener autant de choses ?
Dominique Mulmann :
Toutes les choses que nous mettons en place ne nécessitent pas d’importantes préparations. Des fois, on va juste remplacer la musique d’ambiance par des bruits de la nature, cela peut être des chants d’oiseaux, le bruit de la mer…

Il peut y avoir aussi la lecture d’un texte. Par exemple, pour L’école buissonnière, quand les spectateurs arrivaient, je lisais en boucle un texte de François Truffaut où il raconte justement comment il a fait l’école buissonnière, comment ça l’a construit… Ça permet d’aborder le film par le biais de quelque chose de plus personnel : les mots d’un grand réalisateur.

Qu’est-ce que le fait d’organiser ces événements change dans votre rapport avec le public ?
Dominique Mulmann : Pour le public, ce sont des temps importants, qui cristallisent l’image, l’attachement qu’ils ont vis-à-vis de leur cinéma de quartier plutôt que de se rendre dans des gros multiplexes. Un cinéma qui constitue un point de référence dans l’inconscient collectif (nb. L’émission La dernière séance y était tournée) et dont ils sont fiers de dire qu’il s’y passe des choses. Tout cela est d’autant plus important que nous sommes dans un quartier compliqué, à la lisière de la Seine-Saint-Denis “hard” et de la Seine-Saint-Denis “soft”.

Finalement, vous ouvrez le prisme de l’éducation aux images “traditionnelle”…
Dominique Mulmann :
Pour moi, venir dans un cinéma d’art et d’essai de banlieue, ça sous-entend déjà un engagement fort. La dimension collective, le partage, le rapport social, l’intergénérationnalité, sont des choses très importantes. Les gens ici prennent le temps, se regardent. Ce qui est important au cinéma, c’est aussi cet acte de sortie collective.

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