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Insérer le jugement sur l’œuvre dans une réflexion sur l’art

La tradition de la critique remonte au XVIIIe siècle avec l’organisation de salons qui, concentrant l’actualité de la peinture, permettaient de l’appréhender et d’en débattre. Dans ce contexte, Diderot, engagé par une revue indépendante, L’Observateur littéraire, peut appliquer ses conceptions de l’art à son observation des tableaux exposés sans craindre de censure. Il écrit « sans avoir égard au nom, ni à la réputation des peintres, ni au rang qu’ils occupent. » Il suivra dans ces conditions trois salons, ceux de 1759, 1761, 1763. Dans ses compte rendus s’élabore le langage critique : articulation de réflexions de fond avec des jugements faits sur pièce, revendication de l’approche subjective, style souvent familier pour dynamiser la lecture : « Beaucoup de tableaux, mon ami, beaucoup de mauvais tableaux. ». Sur quoi s’appuie Diderot pour juger la peinture des autres, alors qu’il n’est pas peintre lui-même ? Sur sa capacité d’observation, sa culture en la matière, enfin sur son talent d’écrivain pour restituer et faire partager une impression : l’écriture, le maniement des mots est le moyen d’évocation et d’analyse des images, celui qui reste en vigueur aujourd’hui.

Un siècle plus tard, un nouveau grand nom marque l’histoire de la critique : Charles Baudelaire qui, admiratif du travail de Diderot, entreprend de suivre des salons de peinture à partir de 1845 pour son propre compte et non dans les pages d’une revue. Baudelaire cherche à son tour à faire de la production contingente l’aliment d’une réflexion qui dépasse le temps de l’immédiateté, une critique renvoyant à une autre, s’inscrivant dans la continuité d’une méditation sur la production d’une époque. Diderot, qui encourageait l’observation de la nature, avait à cœur de rappeler dans quels contextes politique et social se produit l’œuvre d’art. De même, Baudelaire cherchait à travers les œuvres rencontrées les indices de la modernité autant que l’expression du beau, établissant une tension entre la quête de l’éternel et la volonté de faire époque. En cela, Diderot et Baudelaire ont élevé le critique au rang d’écrivain et de penseur, dont les écrits font autorité. Leur démarche annonce celles d’André Bazin ou de Serge Daney qui ont transcendé leur condition de critique par leur volonté de plier l’élaboration de leurs textes à la poursuite de questionnements esthétiques sur le cinéma. Les éditer aujourd’hui, c’est faire de leur réunion la substance d’un essai (ainsi, l’édition des critiques de Bazin est intitulé : Qu’est-ce que le cinéma ?) : le film approché n’est pas une fin en soi, il alimente une réflexion qui le devance et le dépasse. C’est pourquoi nous lisons aujourd’hui un article de Bazin sur un film de Roger Leenhardt qu’il n’est plus possible de voir : l’objet de notre curiosité est moins l’œuvre en cause que la méditation esthétique qu’elle sous-tend.

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