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Préparer le jugement de la postérité

critique_douchetDans son introduction, Baudelaire voit le critique comme une instance de tri qui affronte le tout-venant pour éclairer le public, considéré comme le plus large : « Nous parlerons de tout ce qui attire les yeux de la foule et des artistes – la conscience de notre métier nous y oblige.- Tout ce qui plaît a une raison de plaire et mépriser les attroupements de ceux qui s’égarent n’est pas le moyen de les ramener là où ils devraient être. » Pas de snobisme, pas de choix élitiste, mais un regard qui embrasse la production dans son abondance, y compris les choix populaires, démarche qui sera reprise dans les revues cinéphiles comme Les cahiers du Cinéma ou Positif qui n’hésitent pas à traiter des blockbusters pour juger leur valeur et tenter d’expliquer les ressorts de leur succès.

Dès le temps des pionniers, la fonction critique se fonde sur un double manque : le public, qui n’a pas eu accès à l’œuvre, ou pas encore, cherche à s’en faire une idée ; l’œuvre appelle un discours entre analyse et jugement pour s’accomplir comme objet esthétique. Pour Jean Douchet, une œuvre non désignée, non commentée est condamnée au sommeil, qu’elle soit ou non largement diffusée. « La courte histoire du cinéma abonde ainsi d’exemples de films regardés par des millions de spectateurs et pourtant complètement méconnus. Il a fallu révéler Murnau et Keaton, comme Lang, Hitchcock, Walsh, Hawks, Losey, etc. (…) Considérée sous cet angle, le seul possible d’ailleurs, la critique devient synonyme d’invention, dans le sens courant du terme et dans celui de la découverte [1]. » Jean-Michel Frodon poursuit la même idée en la nuançant. Il rappelle qu’une œuvre d’art, avec des moyens matériels très divers, « s’adresse à notre imaginaire par le biais de nos sens, pour susciter des réactions qu’elle ne contient pas toutes entières elle-même. Une œuvre d’art est un objet troué, où il ya du manque, un espace ouvert que chacun de ceux qui le recevront comblera à sa manière (…) la définition même de l’œuvre d’art est de ne pas être finie, c’est son spectateur qui la complète par lui-même [2]. » Observation qui reprend l’affirmation de Duchamp selon laquelle une œuvre d’art se termine dans le regard du spectateur.

[1] Jean Douchet, L’art d’aimer, p. 17-18, déc. 1961
[2] Jean-Michel Frodon, La critique de cinéma, Paris, 2008, éd. Cahiers du cinéma – Scérèn-CNDP

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