Download PDF

Digital natives”, “early-adopters”, “millenials”,… Les étiquettes ne manquent pas pour qualifier cette nouvelle génération bercée par les nouvelles technologies de l’Information et de la Communication (NTIC), la multiplication et la numérisation des écrans, des réseaux, des chaînes d’information en continu, des locuteurs. Premiers touchés par cette nouvelle donne, l’impératif d’une éducation aux média s’est pour autant imposée à tous, quels que soient nos âges, professions. Exposés, nous le sommes tous. Armés, pas nécessairement. [1] Pour autant, qu’il s’agisse d’Éducation aux média, ou d’Éducation aux images, la réussite de nos actions dépendent des mêmes facteurs.

Digital naïves”. Ce terme, utilisé par Anne Cordier [2] dans l’ouvrage Grandir connectés, Les adolescents et la recherche d’information (2015) résume l’enjeu. D’un point de vue sociétal et social, tout citoyen responsable doit savoir se distancier de cette sur-immersion digitale, dite infobésité (SUTTER, 2009). Cette mise à distance va de pair avec la lutte par prolongement contre le phénomène d’infox se multipliant et se propageant notamment sur les réseaux sociaux Quand l’on sait qu’une infox se diffuse six fois plus vite qu’une vraie information sur le web, l’urgence d’une Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est indiscutable.

Depuis plusieurs années [3]  en France, l’EMI infuse plusieurs actions et dispositifs : l’éducation aux images, l’enseignement moral et civique (EMC) ; le Parcours citoyen ; l’enseignement d’exploration de Seconde Informatique et création numérique ; le Parcours d’éducation artistique et culturelle (PEAC) ; les Enseignement pratiques interdisciplinaires (EPI), notamment le thème « Information, communication, citoyenneté », etc. Tou.te.s en incarnent les trois principes fondateurs :

  • une pratique citoyenne des médias (lecture critique et distanciée des contenus des médias, initiation aux discours, aux formes médiatiques pour pouvoir s’informer suffisamment, s’exprimer librement et produire soi-même de l’information) ;
  • le développement de l’habileté à rechercher, sélectionner et interpréter l’information, ainsi qu’à évaluer les sources et les contenus ;
  • une compréhension des médias, des réseaux et des phénomènes informationnels dans leurs dimensions économique, sociétale, technique, éthique.

La bonne posture !

Qu’il s’agisse d’éducation aux médias ou d’éducation aux images, la réussite de nos actions dépend de l’aptitude de chacun à adopter une posture positive :

Si l’on prend le développement de l’esprit critique :

  • Faire preuve de curiosité est une condition indispensable

A travers l’éducation aux médias, on stimule la «recherche de», on suscite l’intérêt, et on essaye de voir ce qu’on nous apprend avec un certain degré de certitude. Le fait de chercher à comprendre le monde qui nous entoure est quelque chose de déterminant. Cette curiosité doit aller de pair avec un l’apprentissage d’une certaine lucidité, il faut avoir tout à fait conscience de ce que l’on sait et de ce que l’on ne sait pas. Ca tombe sous le sens que pour avoir l’esprit critique sur un domaine, notamment celui des médias, il faut avoir un certain nombre de connaissances sur ces derniers. La société actuelle connait une génération de publics qui sont nés dans le digital, et qui n’ont pas eu les armes pour appréhender leur immersion parfois déviante. [4]

On peut apparenter cela à l’éducation à une certaine modestie générale, c’est-à-dire une pleine conscience du fait que le monde extérieur est complexe, vaste et que nos connaissances sont limitées. On essaye toujours de les faire progresser, qu’elles soient les meilleurs possibles, mais c’est un défi permanent au vue de la complexité et de l’étendue des informations de ce 21ème siècle.

Croire, sans ne jamais remettre en question, ou penser en voulant avoir le dernier mot sur quelque chose anesthésie totalement l’esprit critique. L’EMI et ses différents dispositifs déconstruisent ce mode de pensée pour éviter la pollution de l’information dite “infopollution” : désinformation, la déformation, le complotisme, etc.

  • L’autonomie et l’écoute

La capacité à penser par soi-même est importante. Elle réfère au fait de pouvoir penser différemment de notre milieu, des gens qui nous entourent, de chercher à fonder un point de vue personnel.

Cette pratique solitaire est tout de même à complèter avec une dimension de partage : écouter et dialoguer est fondamental, ce que peuvent nous apporter les autres en terme de connaissances est précieux, il faut pouvoir être attentif aux connaissances des autres pour pouvoir être capable de se les approprier. Les projets mis en place grâce à l’EMI contribuent également à développer ces deux qualités, nécessaires à la formation de l’esprit critique.

Ces attitudes sont renforcées par des manières d’aborder les choses qui sont enseignées dans l’EMI :

  • Prendre son temps

Dans une ère où rapidité et instantanéité priment, l’EMI s’efforce de déconstruire cette idée pour apprendre à ne pas se presser d’avoir une interprétation sur une idée, savoir comprendre avant de juger, savoir même parfois suspendre son jugement pour un temps, se méfier de ce que l’on pense d’un domaine. Là est tout l’enjeu d’un esprit critique solide : cela suppose de prendre le temps de la réflexion, de se former. C’est une exigence particulièrement forte dans une société privilégiant l’immédiateté de la communication.

  • La prudence

Face à une information, le jeune éclairé doit savoir quelle est sa source, et doit avoir l’habitude de chercher la source d’une information, mais aussi comprendre comment se co-instruisent les connaissances, les hypothèses scientifiques, tout autant de pans à maîtriser pour pouvoir exercer l’esprit critique, le citoyen doit savoir quand et en envers quoi il peut accorder raisonnablement sa confiance.

  • Distinguer le fait réel et l’interprétation

Parmi les objectifs de l’EMI, il y a des compétences essentielles pour la bonne mise en œuvre de l’esprit critique : celles de savoir faire la distinction entre un fait et une interprétation, entre ce qui relève des faits prouvés et établis, et ce qui relève de la manière dont on explique les faits.

Toutes ces interprétations doivent être soumises à la confrontation. Cela amène donc les générations à construire leurs interprétations avec un minimum de sérieux afin de parvenir à différentes interprétations à débattre. C’est une dimension de pluralisme importante dispensée dans l’EMI qui favorise l’esprit critique tout en partant de la pratique des élèves. Les opinions nous définissent, mais expriment pour beaucoup, valeurs et préférences. Il faut donc apprendre aux jeunes générations à savoir opposer opinion à expérience pour émettre un jugement critique.

Exemples d’actions pédagogiques et éducatives

De nombreuses actions pédagogiques et éducatives vont dans ce sens : identifier et dresser diverses typologies de fake news, appréhender les mondes médiatiques d’aujourd’hui sans générer de manichéisme, créer et/ou maîtriser sa présence numérique (actions de sensibilisation développée en ce sens).

L’auto-défense intellectuelle se veut essentielle à l’heure actuelle, notamment sur les terrains populaires afin d’éviter toutes déviances de pensée et phénomène de cyber-harcèlement, cyber-complotisme, etc. Cette posture éducative est notamment claire et attendue depuis les attentats de 2015 avec le gouvernement de N. Vallaud-Belkacem.

De manière concrète, des acteurs pluriels se mobilisent pour activer l’EMI : les Pôles d’éducation aux images, le Centre de Liaison d’Education aux Médias et à l’Information (CLEMI) (www.clemi.fr/fr/emi-ecole-primaire/ressources-daccompagnement.html), les laboratoires de recherche pluri-domaines (https://www.journalisme.com/les-assises-2018/ecouter-les-assises/ecouter-les-debats-du-jeudi-15-mars-2018/), Réseau Canopé, l’Education Nationale et les professeurs-documentalistes, des associations (www.frequence-ecoles.org/lassociation/), des médias (Arte, France Télévisions, Lumni (https://education.francetv.fr/matiere/education-aux-medias/lycee), presse quotidienne régionale… Et ce, à travers soit l’analyse soit la réalisation de contenus audiovisuels :

  • Serious games (dits jeux éducatifs) : 2025exmachina sur la trace numérique [5], escape game, quiz sur l’infox
  • Jeux de société : Mediasphères
  • Atelier sur des vidéos capsules : Dopamine, Upopi
  • Analyse iconographique : une de journaux selon la coloration politique, détournement d’images en ligne
  • Actions de sensibilisation au cinéma et aux séries : exploiter Black Mirror, etc.
  • Atelier pratique d’un art visuel numérique
  • Atelier de création multimédia : iconographique, textuelle, sonore, audiovisuelle, réalité virtuelle, réalité augmentée

Parmi ces actions, la création de médias éducatifs et d’outils d’information citoyen dans les établissement/institution/association est fortement encouragée. C’est d’ailleurs l’un des points sur lesquels les pôles d’Education aux images peuvent apporter leur soutien, ressources et compétences dans l’accompagnement et la mise en place de ces projets.

Plus largement, nous, acteurs de l’éducation aux images, voyons bien le bénéfice à convoquer d’autres images : l’image fixe, l’image animée d’informations, etc.

Les ressorts théoriques et techniques du petit et du grand écran permettent de la même façon aux Pôles d’éducation aux images d’actionner des leviers pédagogiques précieux : éduquer à l’image, aux images, dans toutes ses formes, pour favoriser une prise de conscience et un recul analytique qui permettent aux citoyens de se situer et de critiquer le flux d’informations qu’ils reçoivent par le truchement des images.

Le medium cinéma riche et dense en termes d’analyses de contenus permet aux Pôles d’éducation aux images de se placer comme acteurs incontournables et soutiens dans cet éveil pédagogique, s’appuyant sur des positionnements didactiques éprouvés concernant les techniques d’écriture, de mises en scène, de relations image/son/lumière, etc.

Il apparait alors important de solliciter la pluralité des opportunités déjà offertes par le cinéma pour la transposer aux médias d’informations, et ainsi contribuer au développement de l’esprit critique et créatif citoyen.

Lucas Malingrey, Coordinateur Passeurs d’Images et Pôle régional d’éducation aux images Le RECIT
Elodie Aveline, professeure en communication à l’IUT de St Dié des Vosges


[1] Fluckiger Cédric, (2016), Culture numérique, culture scolaire: homogénéités, continuités et ruptures, Diversité, n° 185, p. 64-70.
[2] Ancienne professeur documentaliste, Anne Cordier est maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université de Rouen. Elle dirige la formation des futur.e.s professeurs documentalistes (Master MEEF-Prodoc). Elle participe activement à la recherche sur les pratiques numériques à l’école avec l’ANR-Translit (translittératies) et le GRCDI (Groupe de recherche sur les cultures et la didactique de l’information).
[3] Rappel historique : En France, les premiers acteurs de l’EMI (dont l’action la plus visible et structurée fut en premier lieu portée par le CLEMI), se sont inscrits dans la dynamique portée par l’UNESCO : il ne suffit pas d’avoir un accès à l’information mais d’engager un processus d’appropriation de connaissances (JUANALS, 2003). C’est l’UNESCO qui a notamment mis en avant (2011-2013) le concept de Media and Information Literacy (MIL), traduit en France par l’expression sus-citée “Education aux médias et à l’information” et reprise Divina Frau-Meigs, ancienne directrice du CLEMI. Dans ses réflexions, l’UNESCO souhaitait effectuer une synergie entre deux acteurs favorisant l’esprit critique : mettre en avant l’accès à l’information, au sens large du terme, mais aussi établir des ponts de compréhensions sur le fonctionnement des médias. Cette impulsion en faveur du développement de l’esprit critique trouve écho hors temps et en temps scolaire, comme indiqué dans la loi sur la Refondation de l’école. En leur apprenant à chercher une information et à en identifier la source, à comprendre les mécanismes de fabrication de l’information et de l’image, à émettre soi-même de l’information, cette “éducation à” – et non cette “éducation par”*- doit permettre à chacun d’apprendre à exercer librement son jugement. Et plus largement : préparer les élèves d’aujourd’hui à devenir les citoyens de demain. (*Jacquinot Geneviève. De la nécessité de rénover l’éducation aux médias…. In: Communication. Information Médias Théories, volume 16 n°1, printemps 1995. Education aux médias. pp. 18-35.)
[4] Cordier, A. (2015). Grandir connectés. Les adolescents et la recherche d’information. C&F éditions : Caen.
[5] Cardon, D. (2015). A quoi rêvent les algorithmes, nos vies à l’heure des big data. Le Seuil : Paris.
Partager cet article : Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter
Email this to someone
email