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Premières initiatives audiovisuelles

Plusieurs étapes jalonnent l’introduction du média audiovisuel en prison. Le processus commence dès les années quatre-vingt, avec des premiers projets de réalisation vidéo :

  • en collaboration avec des détenus de Lyon, l’association “Comme une image” réalise six films à partir d’une sélection opérée sur 40 scénarios adressés par des détenus
  • à la Santé de Paris, mise en place par Alain Moreau, enseignant de l’ENSAD, de réalisation de vidéolettres entre des détenus et les personnes avec lesquelles ils avaient choisi de correspondre.
    • Un magazine vidéo est créé dans la même prison de la Santé par une association, “Fenêtre sur cour”, un documentaire est réalisé dans  la même dynamique sur les rapports des habitants du quartier avec la prison : La Santé, une prison dans la ville d’Isabelle Martin (1985).

Dès ces premières expériences se pose la question de montrer les visages des détenus dans images, surtout celles diffusées à la télévision. La chancellerie s’y oppose pour trois raisons :

  1. Ne pas choquer les victimes  qui seraient amenées à les voir
  2. Ne pas gêner la famille ou les proches
  3. Eviter que les détenus qui ont consenti à cette captation et diffusion de leurs visages puissent en être victimes au moment de leur réinsertion. (1)

De jour comme de nuitPeu après, les réalisations documentaires sur la prison se multiplient comme ceux de

  • Renaud Victor (De jour comme de nuit, en 1990),
  • Carole Roussopoulos (Les clés de Mauzac, 1987),
  • ou Jean-Michel Carré (Femmes de Fleury, 1990).

A propos du film de Renaud Victor, tourné dans les Baumettes, Véronique Barondeau écrit : “Un des reproches qu’on faisait au film, c’est de donner la part belle aux détenus ; c’est de présenter des criminels sans porter de jugement. Or c’est justement ce que Renaud Victor ne voulait pas faire : porter un jugement” (2).  Dépasser le jugement, impliquer les détenus dans la réalisation : deux principes qui préparent le dispositif de l’atelier en prison.

En 1985, sont introduits des premiers postes de télévision à titre individuel, en cellules. Pierre Bongiovanni, directeur du CICV de Belfort  interroge : le succès est immédiat mais les interrogations émergent sur le sens de leur usage : est-elle vouée à ne fonctionner que “comme anxiolytique électronique” ? (3).  En réponse, des premières télévisions de proximité en prison voient le jour comme TVB en 1987 (Télévision Baumettes) ou “TV contact” à Strasbourg.

Dans ce contexte, de plus en plus de dispositifs intégrant les détenus sont imaginés, impliquant chaque fois des intervenants :

  • correspondance vidéo avec des personnes libres, “Télérencontres” (à la Santé), animé par Alain Moreau en 1992, d’abord limité aux familles des détenus, puis à des volontaires de la société civile. Alain Moreau estime que les lettres filmées des détenus sont les plus intéressantes : “Les détenus, eux parlent ! Soit qu’ils se campent devant la caméra pour conter leur histoire, soit qu’ils commentent des images de leur vécu quotidien pour bien nous faire entendre “qu’en prison, il n’y a rien à voir’ ” (4)
  • création d’un journal hebdomadaire, diffusé deux fois par semaine dans le canal interne aux Baumettes, coordonné par TVB. C’est l’émission Coursive. Gilbert Reilhac décrit l’un de ses contenus les plus forts : “Le journal a permis d’ouvrir des échanges entre détenus et personnes de l’extérieur invitées. Ainsi, des juges d’application des peines ont été interrogés par des détenus, qui mènent le plus souvent leur entretien. Leur manière de conduire ces interviews fait qu’ils abordent très rapidement ces problèmes concrets.” (5) Cette démarche de médiation audiovisuelle entre une autorité et les personnes dont elle dépend, combinant doléances et débats, devient le principe de Moderniser sans exclure de Bertrand Schwartz, qui l’appliquera à d’autres champs sociaux.

L’émission Coursive a également donné lieu à des reportages, réalisés par des professionnels, dont le sujet a été inspiré par des détenus.

La gestion du parc matériel et des locaux est souvent partagée par des détenus. Un pas supplémentaire est fait quand ils réalisent eux-mêmes leurs films. Jean-Paul Fargier remarque que la vision de la prison par les personnes qui y sont enfermées diffère de celle qu’en rapportent les réalisateurs qui viennent du dehors. Il observe par exemple que ces derniers filment les portes qui s’ouvrent et se referment avec un bruit solennel. Dans les films réalisés par les détenus, cette mise en scène est absente puisqu’on filme directement du dedans. Le spectateur découvre une vision portée par celui qui vit le lieu. “Les murs tombent. Les murs qui nous empêchent de voir la prison et qui empêchaient que se regardent ceux qui s’y trouvent (…) Se voyant à travers le viseur d’une caméra, à travers la fenêtre d’un petit écran, ils s’aperçoivent enfin” (6). Participer à un atelier, voir le film qui en résulte permet une double reconnaissance : reconnaissance de soi et des autres. Le contexte de la prison ne fait-il pas loupe sur une réalité plus générale ?

(1) Thierry Dumanoir, De leurs cellules, le bleu du ciel – le développement culturel en milieu pénitentiaire, Paris, 1994, p. 58
(2) Rétroviseur, n°1, jan-fév 1993, p. 17
(3) Rétroviseur, n°1, jan-fév 1993, p. 5
(4) Rétroviseur, n°12-3, avril-sept. 1993, p. 14
(5) Rétroviseur, n°4, déc. 1994,  p. 14
(6) Jean-Paul Fargier, “Y mettre les formes” dans Rétroviseur, n°1, fév.-mars. 1993, p. 3

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