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L’héritage : nouvelles démarches, nouvelles réflexions

Les premiers actes fondateurs de l’activité audiovisuelle en prison connaissent aujourd’hui des prolongements. Il s’agit toujours d’inviter les détenus à participer à la mise en œuvre d’un film dont le sujet a trait à leur quotidien ou leur identité. Ces films ont pour seconde vocation de mobiliser l’attention de l’ensemble des citoyens, de donner à voir les conditions de détention, de créer un lien avec les détenus impliqués.  Enfin, de tels projets doivent composer avec les limites imposées à la représentation de son sujet : comment faire exister un individu à l’image quand on ne peut montrer son visage ?

  • 9m29m2 – chronique d’une expérience cinématographique en prison de Jimmy Glasberg et Joseph Césarini : les réalisateurs construisent différents sujets en collaboration étroite avec dix détenus des Baumettes d’avril 2002 à janvier 2003. Cette expérience est le prolongement de celles qui sont poursuivies depuis 1987, notamment avec l’implication de Joseph Césarini. Le principe de 9 m2 est le suivant :”Les réalisateurs avaient mis en place un dispositif pour cette expérience : dans un décor de cellule reconstitué à l’intérieur des Baumettes, des couples de détenus partageant le même espace d’enfermement se filmeraient et dévoileraient un pan de leur intimité.” (1) Le tournage a duré neuf mois. Il y est question du “jeu du je”, d’une personnalité qui se révélerait par l’usage de la caméra. Comolli, écrivant sur l’expérience, remarque que la fabrication du film constitue en soi un de ses contenus : “Les données du tournage elles-mêmes font récit, elles deviennent matière dramatique. La participation active des détenus, corps filmant et corps filmé, la fragile maîtrise de leurs gestes, de leurs jeux, la prévalence de l’expérience cinématographique sur le “vécu” judiciaire et carcéral, tout cela nourrit une narration insolite, telle que la réalité du tournage qui nous est représentée se substitue en partie à la réalité référentielle de la détention.” (2) L’expérience a impliqué l’opérateur Jimmy Glasberg, passionné du tournage caméra à l’épaule ou au poing. La réalisation avec la participation des détenus a nécessité six mois de formation à l’emploi de la caméra portée. Le principe de la réalisation était de privilégier le plan-séquence, d’improviser les dialogues à partir d’un thème choisi. Jimmy Glasberg témoigne : “Césarini et moi-même déterminions le thème de la séquence avec le duo concerné. On préparait la séquence par des discussions informelles pendant une à deux semaines, puis trois jours de travail sur le plateau. C’est un film où il n’y a pas de continuité dramatique littéraire, mais il y a une continuité dramatique dans le sens de l’émotion. C’est une déclinaison de la relation entre deux personnages dans 9 m2, c’est ça le film. Ils interprétaient leur vécu, on l’a adapté ensemble pour le filmer.” (3)
  • JE / Deux mains, 2011 : avec le soutien de Kyrnéa International, coordonné par Adil Essolh, éducateur du STEMO de Koenigshoffen. La démarche est inspirée du film Les mains de Christophe Loizillon : c’est en effet les mains, le sujet essentiel des images de détenus auxquelles sont associées leurs témoignages de parcours. Les mains, comme substitut de visage, réservoir inouï d’expressivité.
  • Fort intérieur de Chris Pellerin, 2014. Cette fois l’interdiction de filmer les visages mène à inviter les participant, trois femmes incarcérées, à réaliser un autoportrait par le dessin. “Mon désir, explique Chris Pellerin, était de ne pas être dans un rapport frontal, le “face à face” de l’interview, mais plutôt dans un côte à côte, de ceux qui expérimentent ensemble, et être dans un rapport d’apprivoisement mutuel“. Le film s’inscrit dans une trilogie : les deux autres volets concernent des personnes vivant en hôpital psychiatrique ou en maison de repos. Le laboratoire de création avec les femmes incarcérées a duré deux ans. Les objets de l’espace d’atelier sont détournés, table ou lavabo devenant supports de dessins. “Ce sont les représentations multiples de soi que le dessin permet qui m’intéressent, faire émerger en quelque sorte du caché, de l’invisible, des images qui affleurent à la surface, incontrôlées, avec leurs hésitations et leurs affirmations, leurs repentirs.” (4) Ce qui fait film, c’est le dessin entrain de se faire et le commentaire qu’il suscite au moment où il se fait. Ceci implique une participation intense des détenus, quoiqu’ele ne s’opère pas derrière la caméra.

La réalisatrice et productrice Caroline Caccavale, coordinatrice de plusieurs ateliers au Centre Pénitentiaire de Marseille pour l’association Lieux Fictifs, propose de renouveler l’approche éducative en milieu carcéral en interrogeant la relation qu’elle engage dans le cadre de la détention, étant donné que l’intervenant est amené à vivre sa présence dans le lieu de détention comme une expérience spécifique : “L’expérience du temps carcéral habité par un travail de création et de reconstruction nous interroge à l’extérieur, nous qui n’avons plus le temps de faire l’expérience des choses. Qu’est-ce que la prison et les prisonniers peuvent nous apprendre sur nous-mêmes ? Que peuvent-ils nous révéler de notre monde que nous ne sommes plus capables de percevoir ?” En quelque sorte il s’agit de retourner l’interrogation habituelle : que pouvons-nous leur apporter ? Par ailleurs, Caroline Caccavale insiste sur la dynamique que génère l’atelier dans un lieu voué à l’immobilité. Dynamique physique bien sûr, celle que requiert la mise en œuvre du film, y compris dans un espace contraint, dynamique mentale également, puisque “chaque expérience cinématographique est une expérience commune qui doit permettre à chacun de se transformer (…) de se décaler par rapport à ses habitudes mentales et affectives” (5). Chacun de ces films s’inscrit dans une continuité d’activités, voire constitue le résultat d’une création partagée, c’est-à-dire au croisement de différentes disciplines artistiques comme le théâtre et l’écriture. L’objectif est plus que jamais d’impliquer le détenu dans sa mise en œuvre.

Il s’agit bien de faire du cinéma en prison, rappelle Patrick Facchinetti de l’association Cultures, publics et territoires, et non pas du cinéma sur la prison, de donner l’opportunité aux personnes placées sous main de justice de faire l’expérience du cinéma. C’est-à-dire l’expérience de l’image de soi et de celle des autres. Il s’agit aussi de s’interroger sur les images que l’on fabrique et sur ce qu’elles produisent.” (6). La diversité des démarches, leur multiplication et leur inscription dans l’organisation du temps de détention montre que filmer en prison n’est plus uniquement le fruit d’une initiative extérieure prenant forme d’une enquête. Par l’éducation à l’image, le film devient pour chaque détenu une opportunité de discours personnel. C’est par son regard que les images témoignent de son expérience.

(1) Clément Dorival, 9m2 – chronique d’une expérience cinématographique en prison, p. 25
(2) ibid.. p. 20
(3) “Le point sur la caméra au poing” entretien avec Diane Baratier dans sur le site de l’Association Française des directeurs de la photographie Cinématographique
(4) Dessins du réel : paroles de réalisateurs dans Bref n° 113, 2014, vol. 4
(5) “Lieux fictifs, les ateliers du cinéma en milieu carcéral” dans La lettre des pôles n° 10 printemps-été 2009
(6) “Contrechamp des barreaux” dans Images de la culture déc. 2011, n°26, p. 88

Joël Danet, Vidéo Les Beaux Jours

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