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Le réel et son double

Revenir aux origines du cinéma à travers le prisme du regard documentaire permet de poser quelques bases historiques mais aussi de comprendre d’une part, la relation qu’entretient l’image cinématographique avec le réel et d’autre part, d’envisager comment fonctionne l’expérience de spectateur.

Regarder des vues Lumière est toujours extrêmement instructif. Qu’il s’agisse d’enfants de niveau élémentaire, de collégiens ou de lycéens (et même d’adultes !), la vision d’une vue Lumière est souvent source d’étonnement : “Il ne se passe rien, il n’y a pas d’action !”, “Oh, regardez comment les gens étaient habillés”, “C’est tout ? Les gens payaient pour voir un film aussi court ?”, “C’est un film ? Mais ça ne raconte rien !” font partie des remarques et des questions les plus fréquentes. Il est souvent très intéressant de rappeler que le public qui avait l’occasion de voir ces films à l’époque de leur création vivait dans un monde dans lequel il n’existait pas d’images en mouvement, si l’on excepte celles produites par les appareils du précinéma et qui demeuraient somme toute assez marginales. Les images qui peuplaient la fin du 19e siècle étaient fixes : dessins, peintures, affiches, photographies. Le réel était reproduit par des moyens artistiques qui le figeaient dans une immobilité visuelle très éloignée des images qui habitent aujourd’hui notre quotidien. L’invention du cinéma a d’abord fasciné par la façon dont la caméra a pu restituer le mouvement et donner l’illusion de la vie.

Les frères Lumière ont permis au grand public d’avoir accès à une sorte de redoublement du réel infiniment troublant. Leurs “vues” sont majoritairement à tendance documentaire (ils ont réalisé quelques fictions, mais dans une moindre mesure) au sens où ce qui est filmé est prélevé sur le réel. Ce qui n’exclut évidemment pas la mise en scène : choix d’un angle de prise de vue, cadrage, réflexion sur le mouvement des personnages dans le champ, voire reconstitution d’un événement. Visionner par exemple les trois versions de La sortie d’usine Lumière à Lyon met au jour de façon éclatante que l’acte de filmer un événement se prépare, se réfléchit, et n’exclut en rien l’interaction avec les personnes que l’on capture à l’image. Filmer le réel, c’est filmer une portion de réel choisie (travail sur le champ et sa relation avec le hors champ), sur une certaine durée, avec un certain angle, dans une certaine interaction. (car sinon il y a 2 fois “interaction” dans la phrase)

Le cinématographe Lumière était maniable, relativement léger pour pouvoir être transporté facilement par les opérateurs. Finalement, toutes proportions gardées, il peut être rapproché de nos téléphones mobiles qui nous permettent de faire de petites vues qu’elles soient prises sur le vif ou préparées. Les premiers gestes du cinéma peuvent ainsi être reproduits avec nos téléphones : il s’agit de proposer aux participants de faire un plan fixe, de 50 secondes, muet. L’expérience permet de prendre la mesure du fait que le réel ne peut en aucun cas être redoublé à l’identique (il est bien trop vaste !) et que l’image cinématographique est le résultat de prises de décisions effectuées par l’opérateur et donc l’expression d’un point de vue.

Voici plusieurs exemples d’ateliers « Vues Lumière » :

– Lors de la 21e édition du Festival du film de Vendôme, des élèves ont réalisé au téléphone portable des films à la manière des frères Lumière, c’est à dire en respectant leurs contraintes de vue (plan unique, fixe, muet, d’environ 50 secondes).
http://www.ciclic.fr/actualites/22-lyceens-2-freres-lumiere

– Sur le blog de la Cinémathèque, des collégiens reviennent leur expérience de tournage “à la façon des frères Lumière”.
http://blog.cinematheque.fr/100ans20152016/category/minutes-lumiere/

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