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Filmeurs et personnages : la place des jeunes dans le film d’enquête

Ces notions héritées du cinéma anthropologique permettent de se munir d’un regard critique et d’une disponibilité à l’autre. Pour autant, il ne s’agit pas de contraindre les participants à s’en tenir strictement à la posture d’« observateurs filmants » que décrit Christian Lallier. Le film qui résulte de l’atelier comporte un enjeu différent, d’ordre pédagogique, qui est de faire état de leur investissement pendant son déroulement. Est-ce que l’enquête qu’ils mènent les intéresse, les anime, les enrichit ? Comment s’approprient-ils des sujets dits d’intérêt général ? Comment s’inscrivent-ils dans les espaces qu’ils nous montrent ? Comment réagissent-ils aux propos de leurs interlocuteurs ? Se tiennent-ils en retrait, subissent-ils la situation, se contentent-ils de tendre le micro, ou bien font-ils preuve d’initiative et d’interaction ?

C’est leur présence régulière dans le champ qui témoigne à la fois de leur expérience et de ses enseignements. Ainsi dans « Los Marolles », sujet de Coup2pouce réalisé en 2008. Diffusée par la télévision bruxelloise, fabriquée dans le cadre d’un atelier vidéo « permanent » que met en place le Centre Vidéo de Bruxelles, cette émission propose notamment des enquêtes que des jeunes citoyens mènent dans un quartier particulier de la ville. Par cette approche, nous voyons comment ils sont à même de participer à l’élaboration d’une « critique urbaine nourrie par l’esprit de l’éducation permanente [14] », pour reprendre les termes des rédacteurs de la revue liégeoise Dérivation, également désireux d’animer le débat sur le vivre ensemble dans la ville. En effet, les jeunes impliqués dans l’émission « Los Marolles » sont montrés à l’image quand ils présentent leur sujet, mènent leurs entretiens, font part des analyses qu’ils en tirent. Certes, la parole des habitants y est importante : elle fait part de l’avant-après du quartier, des repères disparus qui ont fragilisé la sociabilité, de la dégradation des bâtiments. Mais l’intérêt du film tient autant à ces propos qu’à la manière dont la jeune intervieweuse les recueille et y réagit. Il n’est pas anodin, par exemple, que ce soit devant elle qu’un des habitants se plaigne de « la violence gratuite » à laquelle se livrent les jeunes de son quartier, c’est-à-dire des personnes de son âge. En fin d’émission, au moment où elle fait un retour sur ses différentes rencontres, l’intervieweuse avoue qu’elles l’ont amené à reconsidérer son image du quartier et se dit particulièrement touchée par les récits « des anciens ».

Autre enquête de quartier, autre échange citoyen entre jeunes et adultes avec Ceux d’en ville, film d’atelier « Un été au ciné » réalisé en 2005 et encadré par Ariane Doublet. Les recherches que des jeunes de Fécamp mènent sur le quartier de Ramponneau, à la réputation difficile, les conduisent dans le bureau du maire de la ville. L’anecdote qui a motivé le rendez-vous : le maire a été lui-même instituteur dans l’école du quartier pendant les années soixante-dix. Le dialogue est facile : « Savez-vous ce que dit le mot ‘ramponneau’ ? » « Oui, coup de poing en argot. » « Avez-vous déjà reçu un coup de poing ? » « Oui, au point de tomber à la renverse. Mais voyez-vous, ce n’était pas à Ramponneau ! » Questions originales, réponses personnelles qui, incidemment, relativisent les stéréotypes associés au quartier.

Ceux d’en ville, atelier « Eté au ciné » 2005 à Fécamp, encadrement : Ariane Doublet.

Ceux d’en ville, atelier « Eté au ciné » 2005 à Fécamp, encadrement : Ariane Doublet.

Un des participants, jeune habitant du Ramponneau, adresse au maire une doléance personnelle : est-il possible d’éclairer son terrain de foot les soirs d’hiver ? Le maire évoque le coût important de l’éclairage public, estime cependant devoir étudier la question compte tenu que le succès récent du club suppose des investissements. Par cet échange sans manières, l’élu a rendu ses invités attentifs à la notion de gouvernance municipale. Comme dans « Los Marolles », le film s’achève par une séquence réflexive, avec un bilan des jeunes sur leur expérience du tournage. C’est l’occasion pour ceux qui n’habitent pas le quartier de corriger publiquement les a priori qu’il leur inspirait avant de participer à l’atelier.

Ces deux exemples de films retiennent l’attention par la qualité des échanges que leur mise en œuvre a suscité. Les jeunes s’y sont investis par la formulation des questions et leur réactivité. En retour, ils ont été pris au sérieux par leurs différents interlocuteurs. Au début des années soixante, les longs entretiens menés au fil de la rue dans les documentaires Chronique d’un été et Le joli mai ont révélé une envie de dialogue parmi la foule qui se déploie de manière anonyme dans l’espace public. A la présence d’une caméra et d’un micro, la sollicitation d’un interviewer, les passants se montrent étonnamment disponibles et disposés à traiter de questions d’intérêt collectif. Aujourd’hui, les ateliers vidéo d’enquête montrent que cette attente diffuse persiste, d’autant plus si le dialogue réunit des générations différentes. En conviant les jeunes à une expérience citoyenne de dialogue par le film, ce type d’ateliers les sensibilise à un enjeu essentiel de l’art documentaire.

[14] Pierre Geurts, Caroline Lamarche et François Schreuer, éditorial de Dérivations – pour le débat urbain, n°1 sept. 2015

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