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En mars dernier, le cinéma Alhambra de Marseille organisait une projection du film Tomboy, de Céline Sciamma, suivie d’un débat avec Marcel Rufo, pédopsychiatre. Compte-rendu.

Tomboy-de-Céline-Sciamma-©-Pyramide-Distribution

Tomboy © Pyramide

Encensé par la critique à sa sortie en 2011, le film de Céline Sciamma, Tomboy nous plonge au cœur des méandres de l’enfance. Il raconte l’histoire de Laure, 10 ans, un vrai garçon manqué (tomboy en anglais). Lorsqu’elle emménage dans un nouveau quartier, elle décide de se faire passer pour Michaël, afin de jouer avec les autres garçons. Un portrait poignant d’une petite fille (ou d’un petit garçon) qui aborde intelligemment le thème de l’identité et de la construction des individus pris entre les parents, les amis, les frères et sœurs.

Ce film a été choisi pour être projeté dans les écoles et les collèges dans le cadre des programmes École et cinéma et Collège au cinémasoutenus par le ministère de l’Éducation nationale et le ministère de la Culture. La diffusion dans certains cinémas pour les élèves des établissements scolaires a été très controversée. Elle a même fait l’objet d’une pétition pour l’interdire. Cette polémique a pris de plus en plus d’ampleur, relayée par quelques articles dans les médias nationaux. Pour préparer au mieux les projections du film datées en mars et avril 2014 au cinéma l’Alhambra (un ancien cinéma de quartier devenu pôle régional d’éducation artistique au cinéma) avec des écoles et des collèges des quartiers nord de Marseille, il est devenu indispensable de prendre le taureau par les cornes.

Avec Amélie Lefoulon, directrice adjointe du cinéma, nous avons proposé à Marcel Rufo, pédopsychiatre médiatique et proche de l’Alhambra, de participer à un débat public suivi d’une discussion en amont de ces projections scolaires. Soit un prévisionnement qui regrouperait tous les acteurs concernés  (enseignants, parents, public) et permettrait à partir d’un véritable échange d’anticiper toutes les questions et appréhensions.

Président de Cinémarseille, association qui gère l’Alhambra, Marcel Rufo travaille actuellement avec nous sur le projet de construction d’un cinéma Alhambra bis dans un hôpital situé dans le sud de la ville (Salvator, Sainte-Marguerite et Paoli Calmettes). Ce projet s’inscrit dans la logique des soins culturels dont Marcel Rufo prône l’importance depuis un certain nombre d’années…

Dans une salle de cinéma, un soir de mars 2014
Ce lundi 17 mars 2014, l’Alhambra a fait salle comble pour cette projection rencontre tant attendue : plus de 200 spectateurs happés par les gros plans du visage de Laure, troublés et bouleversés par les scènes poignantes avec les parents, les séquences de jeux…. et surtout prêts à écouter les paroles de Marcel Rufo.

Embrayant directement à l’issue de la projection, il a orienté la discussion sur ce que soulève le film, à savoir selon lui autant la question de la transsexualité que de l’homosexualité, les éléments liés aux scènes importantes, la question de quel personnage est celui qui représente la cinéaste… Il a aussi relaté son expérience en tant que pédopsychiatre et le fait que dans ce cadre les enfants qu’il rencontre sont à chaque fois des cas spéciaux qui inquiètent beaucoup leurs parents.

Au total ce fut 1 h 30 de discussions et d’échanges, sous la forme d’un débat passionné et animé, parfois houleux, mais surtout constructif où chacun a pu s’exprimer et surtout écouter l’autre. Un vrai débat en somme où tout le monde n’allait pas dans le même sens.
Marcel Rufo, sans vouloir expliquer ou raisonner, a simplement abordé le questionnement du monde de l’enfance qui pose en filigrane une obsession universelle : cerner notre identité pour enfin être aimé pour ce que l’on est, au-delà des apparences. Il a aussi réaffirmé avec force le rôle de l’école pour ouvrir au monde tous les élèves.
Un journaliste était présent pour le mensuel gratuit et culturel Zibeline.
L’intérêt d’un tel rendez-vous est multiple. Au delà de l’échange et de la force de cette soirée, tout le travail effectué en amont pour mobiliser les troupes aura permis à chacun et chacune de se réinterroger sur le pourquoi de son engagement dans une telle aventure.

Quand Tomboy rencontre les écoliers et les collégiens…
Suite à ce prévisionnement, les séances scolaires se sont succédées à l’Alhambra. Elles furent toutes un succès, ponctuées par des salves d’applaudissements spontanés. Preuve que pour les enfants les choses sont bien plus simples ou alors qu’ils sont des êtres complexes que les adultes ne comprendront jamais… Et preuve que Tomboy est surtout un film qui raconte l’enfance et quelques uns des enjeux qui vont avec.

Une des enseignantes nous raconte le cheminement :
« Pour la soirée du 17 mars avec Marcel Rufo, des copines enseignantes d’autres écoles sont venues, pour le film, et pour écouter l’analyse de Rufo (pour des profs, comment manquer ce genre de rendez-vous…). Le débat a failli ne pas exister. C’est comme ça à l’Alhambra, les soirées sont différentes et ne se ressemblent pas, et ce soir-là, c’était un « sport de débat » (l’expression n’est pas de moi). Deux personnes dans le public ont voulu monopoliser la parole.
Et le débat a résisté, la parole a circulé. C’est la première fois que je suis témoin d’une parole aussi radicalisée (« vous montrez le mensonge », « l’école apprend aux enfants à devenir pd » parole criée à la sortie de la salle), de comportement irrespectueux (parole confisquée par ces deux personnes)… Je suis contente que le film de la soirée soit bientôt en ligne, je souhaite que beaucoup de personnes entendent ce qu’on a entendu ce soir-là. Et les cris, et Rufo, et le public.  Merci l’Alhambra, je sais pourquoi je continue d’aller voter…
Lors de la séance avec les élèves, quelques parents de notre école sont présents, emportés par le film. Certains sont venus avec leurs adolescents. Qui ont apprécié. Et moi aussi, j’ai vu un magnifique film… je le laisse me travailler. Nous avons des échanges et débats avec les collègues pour faire le constat que ce film nous bouleverse comme Jiburo. » 

Quand le cinéma interroge le monde actuel
À l’heure où avec le numérique nous vivons une profonde révolution dans l’histoire de l’humanité, du même ordre que l’arrivée de l’imprimerie il y a quelques siècles, il convient de faire preuve d’humilité par rapport à la place du cinéma, des films et de l’expérience artistique en général. Il est intéressant de noter qu’avec ce rendez-vous et tout ce qui l’a précédé et qui a suivi, c’est surement la dimension collective qui reste fondamentalement la plus compliquée et la plus forte, celle qui pose des enjeux forts et déterminants. Ainsi dès que l’on se retrouve dans un espace institutionnel, dans un lieu où l’on prend place à plusieurs, dans un espace où les images prennent une autre dimension et génèrent un fort impact, alors tout prend une importance démesurée. Tant mieux si cela veut dire que les lieux de cinéma conservent encore une grande importance réelle et symbolique, mais un vrai risque existe d’entrainer des réactions excessives et disproportionnées.

William Benedetto
Directeur de l’Alhambra

PS Quand Céline Sciamma rencontre l’Alhambra
Au mois de mai dernier, Céline Sciamma est venue à l’Alhambra présenter son nouveau et magnifique film, Bande de filles, (qui sort le 22 octobre 2014 en salles) en ouverture de la reprise de la Quinzaine des Réalisateurs que nous organisons chaque année. À cette occasion, elle a pu découvrir avec attention les dessins affichés dans le grand hall du cinéma qui racontaient la perception des enfants après avoir découverts Tomboy. Une belle façon, pour nous, de boucler tout ce que nous avons initié et mis en place avec et pour ce film délicat, grave et solaire et un bel honneur que de l’accueillir à l’Alhambra ou nous défendons une certaine idée du cinéma et de sa mise en public.

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