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Au sein de l’unité psychiatrique, l’hôpital Salvator organise, en accueil de jouri, des activités culturelles. Là-bas, la culture est au cœur de la thérapie. Les ateliers artistiques, l’expression culturelle, le sport et la cuisine y sont prescrits « comme des médicaments » par l’équipe médicale. Avec le confinement, comme beaucoup d’autres, l’activité a dû s’arrêter provisoirement, remettant en cause la raison d’être du service. L’Atelier Cinéma mené par Romain Cherbonnier a été l’un des rares ateliers, mené par une association extérieure, à être maintenu.

Romain Cherbonnier, vous intervenez depuis plusieurs années au sein de l’hôpital Salvator. Pourquoi et comment s’est décidée la poursuite de l’atelier mené à l’EMA, à distance ?
Romain Cherbonnier :
Dès le début du confinement, l’association Pinocchio Productionii a proposé à l’ensemble des services concernés par ses actions de reprendre une activité adaptée au contexte. L’équipe de l’EMA, qui avait été contrainte de fermer l’accueil de jour, a été enthousiaste à l’idée de « sauver » l’activité et le lien qui s’était constitué depuis septembre (voire avant avec certains) avec et entre les membres du groupe. Certains adolescentsiii, qui avaient déjà, à la base, des troubles psychiques et anxieux importants, vivaient en effet assez difficilement le confinement. Grâce à leur réactivité, nous avons pu mettre en place, en l’espace de quelques semaines, un atelier en visio et imaginer un film réalisé avec les outils « maison » (smartphone, ordinateur). Au sein de l’EMA, les activités culturelles comme l’atelier cinéma sont prescrites aux adolescents comme tout autre soin. C’était donc très important qu’elles soient préservées…

Aviez-vous des craintes, au redémarrage du projet  ?
Romain Cherbonnier  : De par leurs troubles psychiques, proposer une activité nouvelle à ces adolescents, pendant le confinement, était un challenge en soi. J’avais conscience que certains adolescents seraient un peu réticents. D’une part, parce que la visio les intimidait, les gênait. D’autre part, parce que l’idée de tourner, de s’inventer et de se mettre en scène en solo les effrayait.

En outre, j’étais également conscient que, forcément, j’aurais moins de possibilités d’intervenir. Comme pour tout adolescent, leur niveau de concentration et de motivation est très variable, et je savais qu’à distance, j’aurais moins de prise pour les recadrer, les ramener sur ce que l’on fait, sur le film que l’on est en train de réaliser.

L’atelier a repris mi-avril, soit un mois après le début du confinement. Avez-vous pris le temps d’échanger avec eux avant de reprendre le fil de l’atelier, sur leurs ressentis, leurs situations ?
En fait, ce qu’ils attendaient, c’était Romain, l’intervenant cinéma. Je n’ai pas pris de précaution particulière, bien au contraire. Ce n’est pas mon rôle de demander si ça va, il ne faut pas que je sois redondant par rapport à l’équipe médicale et paramédicale, qui est chargée de garder ce contact, de recueillir cette parole. Moi, je parle cinéma, et ça leur convient bien.

Comment s’est passé le premier atelier en visio. Qu’aviez-vous préparé  ?
J’avais déjà réfléchi à un scénario qui prenait en compte à la fois les contraintes de visio et de la période que nous traversions. En termes de consignes, la règle était que chacun tourne une scène chez soi, puis que l’on se retrouve une fois par semaine pour regarder l’ensemble des scènes tournées, débriefer, voir ce qui manque dans la construction dramaturgique de l’histoire.

Ces temps de visio étaient aussi nécessaires pour garder une dynamique, une motivation. Comme on a à faire avec un groupe d’adolescents, certains avaient gardé le lien entre eux, par affinités, par sms, mais on a surtout cherché à préserver le noyau que l’on avait constitué depuis septembre et dans ce contexte, se voir était important.

La base du scénario, c’est un groupe d’étudiants qui décide de réaliser un film qui relate le quotidien de confinement de chacun. Et ensuite  ?
L’idée était de réaliser une mise en abîme de l’atelier, d’utiliser le réel – la situation de confinement – pour en faire une fiction, de «  transformer  l’issue » en quelque sorte. J’avais émis l’idée de réaliser un film de genre, d’horreur, d’épouvante – car je sais qu’ils adorent ça. Le groupe a validé l’idée, et nous avons construit le scénario, ensemble, au fil des semaines.

Dans le film, on voit la situation se dégrader progressivement avec la multiplication d’événements étranges chez chacun des protagonistes. Un chien qui devient agressif, des plantes qui meurent brutalement, une famille qui ne vit plus que la nuit, des voisins qui disparaissent subitement, un complot autour d’expérimentations sur des prisonniers, etc. Les éléments perturbateurs s’accumulent et s’amplifient dans le temps jusqu’à ce les protagonistes survivants décident de fuir et de se réunir au plus vite. Ils seront alors traqués par différents antagonistes, entre mutations génétiques et dérives totalitaires (encore à définir).

La forme de l’objet final se rapprochera du concept proposé par des films comme « Le projet Blair Witch » ou « Rec », des bandes de film retrouvées et montées à posteriori, s’amusant à rendre réel une fiction.

Des protagonistes qu’ils incarnaient donc… eux-mêmes  ?
Oui. En fait, nos réunions en visio avait une double fonction et se déroulaient en deux temps  : débriefer et échanger autour du film et des séquences réalisées à la maison, mais également tourner les scènes en visio nécessaires à l’avancée de l’intrigue, c’est à dire la dégradation de la situation globale des protagonistes.

Le logiciel Zoom permet l’enregistrement des visios en assez bonne qualité (image et son en fichiers séparés) qui pourront être utilisées au montage et feront partie intégrante du film. Ce procédé a été utilisé dans quelques films de genre ayant pour cible les adolescents ces dernières années (par exemple, Searching, portée disparue  et Unfriended).

Y a t’il eu des déperditions  dans le groupe ?
Effectivement, ça n’a pas été évident. Il y en a quelques uns qui ont eu du mal à braver les contraintes techniques, les mauvaises connexions, les bugs. Finalement, l’un d’entre eux a baissé les bras (et pourtant, c’était une des personnes les plus motivées au début). Mais nous avons aussi des adolescents qui étaient assez réticents au début, et qui se sont rendus compte qu’ils ne prenaient pas trop de risques en faisant ça. L’effet de groupe, les copains-copines qui ont un peu forcé la main, l’équipe médicale… ont suffi à persuader les plus réfractaires. 

Trois mois plus tard, je sens que la démarche va s’essouffler si on n’arrive pas à faire autre chose. Dès le départ, j’avais imaginé que nous pourrions finaliser l’atelier par le tournage de quelques scènes avec les élèves (en l’occurence, la scène du «  parc  du lycée », dans laquelle les survivants se retrouvent pour fuir).

Malheureusement, je ne sais pas encore si le tournage sera possible. De semaine en semaine, c’est repoussé. J’espère que d’ici fin juin – début juillet, on pourra terminer ce film.

Qu’en pensent les soignants  ? 


Les soignants aimeraient vraiment que cela puisse se faire. Pour eux, ces ateliers sont des prescriptions, les activités culturelles font partie de la thérapie. Même s’ils sont contents des visios, cela ne peut pas perdurer indéfiniment…

Personnellement, je trouve l’expérience assez concluante. Se réunir de manière hebdomadaire, mettre en scène une partie de ces réunions pour renforcer leur pertinence et se mobiliser dans son environnement personnel en créant et en jouant, par le biais de la fiction, des séquences variées de son quotidien de confinement, nous a permis d’entretenir une dynamique encore effective aujourd’hui et investir une forme encore peu fréquente dans les dispositifs d’atelier de pratique audiovisuelle.

Au sein de l’association Pinocchio Production, avez-vous maintenu d’autres actions pendant le confinement  ?
Parmi les services / hôpitaux au sein desquels on a l’habitude de travailler, c’est le seul projet que nous avons concrétisé. Dans les services d’hémato-oncologie avec lesquels nous travaillons habituellement, rien n’a été possible du moins en terme d’atelier «  en direct  »…

Depuis cet entretien, l’Atelier Cinéma a repris en présentiel. Les adolescents vont pouvoir terminer ce film engagé pendant le confinement au sein de l’Hôpital Salvator et dans ses multiples décors de tournage.  La suite de l’histoire a quelque peu évoluée : Un quartier de Marseille a été mis en quarantaine a cause de tests vaccinatoires un peu trop zélés. Les mutations provoquées transforment une partie de la population en êtres agressifs dotés de la capacité de tuer par le regard (afin de limiter les contacts physiques et respecter le protocole sanitaire toujours en vigueur à l’EMA), ils sont surnommés les “méduses”. Le groupe de survivants tentent de trouver une issue, d’échapper à la surveillance militaire et aux quelques “méduses” errantes…

Propos recueillis par Amandine Cauchy

i L’Espace Méditerranéen de l’Adolescence (EMA) a été créé par le professeur Marcel Rufo. L’EMA est aujourd’hui dirigé par David Da Fonseca.
ii L’association Pinocchio Production intervient, depuis plusieurs années dans des établissements de santé – dont l’EMA. L’« Atelier Cinéma » mené par Romain Cherbonnier accueille, de septembre à juin, un groupe de 6 à 8 élèves, à qui l’on confie la réalisation d’un court métrage, sur des thèmes un peu différents chaque année, avec la liberté d’écrire et de réaliser un petit peu tout ce qu’ils veulent – Souvent, la démarche / le media constituent un exutoire, un moyen d’expression. Après, chacun participe au film de l’autre. Il y en a un qui écrit son histoire, et puis après chacun prend la caméra ou joue dans les films des uns des autres.
iii Les soignants maintenaient le lien par téléphone.
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