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Daech, le cinéma et la mort de Jean-Louis Comolli (éditions Verdier, 2016) : un essai qui nous invite à situer les images terroristes depuis notre conscience de spectateur.

daech_le_cinema_et_la_mortRéalisateur et essayiste, rédacteur en chef des Cahiers du cinéma de 1965 à 1973, collaborateur de la revue Trafic, animateur de ciné-débats aux Ateliers Varan, Jean-Louis Comolli va et vient entre les mots (écrits, parlés) et les images. Son dernier ouvrage, Daech, le cinéma et la mort, nous interpelle particulièrement : il contribue à théoriser l’action éducative concernant la diffusion et l’impact des images terroristes. Pour autant, il ne s’agit pas d’un essai de circonstance, simplement réactif aux événements. Daech, le cinéma… s’inscrit dans une réflexion que son auteur mène d’une publication l’autre (essais, articles…), selon des angles différents et complémentaires : quelle place pour le cinéma dans la culture contemporaine et les nouvelles circulations des images? Comment active-t-il le débat social ? Réfléchissant sur les modes actuels d’appréhension des films, Jean-Louis Comolli compare la réalité physique d’une projection cinématographique avec celle d’une diffusion télévisuelle dans l’espace domestique, rappelant la situation perceptive que chacune engage chez le spectateur. En défendant la séance en salle, il montre qu’elle invite le public à se dédier à ce qui se déploie sur l’écran – et son hors champ. Militant, Jean-Louis Comolli estime que l’art cinématographique fait œuvre de résistance au discours marchand qui ensevelit l’homme contemporain par sa diffusion disséminée et invasive. Les réalisateurs qu’il défend lui paraissent poser un regard juste sur la réalité traitée, et de ce fait nous aident à nous positionner dans le monde. Au terme cinéma, il associe ceux de « éthique » et « politique ».

Son écriture, d’une remarquable élégance, se caractérise par des formules frappantes qui se succèdent dans un phrasé souvent ample. Son registre est celui de l’essai, non pas de l’exposé : il s’agit de poursuivre une réflexion personnelle en empruntant au mode philosophique, par un emploi scrupuleux du langage et un souci de réactualisation conceptuelle. Si bien qu’il est difficile de ramasser son propos sans céder à la citation, au risque de tronçonner le cours limpide de son discours.

Une réflexion sur les images terroristes qui engage le regard

Avec Daech, le cinéma et la mort, Comolli poursuit sa réflexion au long cours en s’emparant de « cette chose stupéfiante », cette « extravagance » que représente la production audiovisuelle du terrorisme islamiste. Il nous dit en quoi « elle porte atteinte à la beauté et à la dignité du geste cinématographique » puisqu’il assume que, par ses images cadrées, il s’agit aussi de cinéma. Au début de son ouvrage, Comolli nous rappelle que Daech s’est pourvu des équipements de pointe pour produire ses films de propagande et que le style de leur réalisation emprunte aux codes les plus couramment appréciés : le film d’action hollywoodien, l’animation de jeu vidéo de combat. En cela, leur impact est d’une efficacité inouïe (bien plus redoutable que naguère, les vidéos artisanales d’Al-Qaïda), d’autant que le réseau internet les met à disposition de la planète entière. Excitant notre voyeurisme en exhibant les victimes suppliciées, leurs images fascinantes nous rendent otages d’un spectacle qui exalte la mort par le cinéma. Daech, selon Comolli, fait basculer du côté de la mort un art que l’auteur a aimé pour sa faculté, dès les films Lumière, à célébrer la vie : « la vie elle-même, sans couleurs, sans bruits, mais la vie telle qu’on l’imagine et la désire en tant que suffit le mouvement pour la faire ressentir » (p. 52). Une invention qui défie la mort, liant les générations qui se succèdent devant les mêmes plans : « L’image survivante défie le temps comme elle résiste à la disparition des êtres filmés… » (p. 53).

Approchant la production propagandiste de Daech depuis la réalité de ses images, le spectacle qu’elles imposent, Jean-Louis Comolli sollicite notre regard de spectateur en même temps que notre sensibilité citoyenne. Sa démarche implique de les affronter pour les caractériser et les situer. En cela, son essai conforte la démarche d’éducation à l’image : s’emparer de tout discours audiovisuel, y compris le plus bouleversant et abject, depuis un regard critique qui se fonde rigoureusement sur l’analyse cinématographique.

Joël Danet – Vidéo Les Beaux Jours

Daech, le cinéma et la mort de Jean-Louis Comolli (éditions Verdier, 2016) : http://editions-verdier.fr/livre/daech-le-cinema-et-la-mort/

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