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De plus en plus d’enseignants, pour la majorité soutenus par les pôles d’éducation à l’image et les coordinations des dispositifs de leur région, initient des ateliers d’écriture consacrés à la critique de cinéma. L’occasion de repenser à partir d’un art des modalités d’apprentissage qui ne sauraient par définition se plier à l’application de modèles (il n’y a pas de critique type) et qui favorisent des expérimentations nouvelles en matière d’écriture et de publication. Portées par une même motivation, ces expériences soulèvent par leur richesse et leur diversité de passionnantes et capitales questions pédagogiques.

Régulièrement utilisé pour illustrer tel ou tel programme scolaire, le cinéma souffre souvent de ne pas être considéré comme un langage à part entière dont on étudierait les spécificités, la richesse et la complexité inhérente à tout langage artistique. C’est cette précieuse conception du cinéma comme art à part entière, déjà défendue depuis longtemps par les dispositifs Ecole et cinéma, Collège au cinéma, Lycéens et apprentis au cinéma, qui semble s’imposer à travers différents ateliers de critiques constitués un peu partout en France.

Des motivations communes

Parce que les films invitent à l’échange et aux débats, parce qu’ils réveillent et touchent différemment les sensibilités des uns et des autres, l’initiation à la critique de cinéma est peut-être l’exercice qui va le plus de soi à l’issue d’une projection. Ce prolongement critique apparaît d’autant plus important pour les initiateurs de tels projets, qu’ils soient professeurs ou coordinateurs de pôles d’éducation à l’image, qu’il touche à des enjeux éducatifs majeurs. Bien que régulièrement sollicité par la plupart des enseignants, le point de vue des élèves reste insuffisamment pris en compte dans le temps et la méthodologie scolaire alors que « les compétences exigées du critique rendent justement compte de celles qu’on peut attendre, idéalement (…), d’un élève, à la sortie d’un cours, de quelque discipline qu’il s’agisse. Il s’agit bien, dans tous les cas d’avoir acquis des connaissances, d’être capable de les analyser, d’en faire part de façon claire voire agréable, de les hiérarchiser… » écrit très justement Thierry Méranger, enseignant et critique de cinéma très actif. L’omniprésence des images dans notre société impose que l’on apprenne à les trier, à les évaluer selon leur provenance, leurs formes, leurs contenus pour ne pas laisser prise à une forme d’indifférenciation, de manipulation et permettre à un esprit critique de se forger. L’art de la critique – genre littéraire en soi – va consister pour ceux qui s’y attèlent pour la première fois à entreprendre ce travail de sélection, à mettre des mots sur ce qu’ils ressentent mais aussi à creuser leurs émotions en essayant de cerner les enjeux du film et de développer le travail d’argumentation attendu. Rappelons à ce propos ce qui tombe sous le sens : les ateliers menés comprennent un temps de découverte d’une pratique souvent inconnue ou mal connue des élèves, ainsi qu’un temps d’échange sur le film qui constituent une base de travail incontournable.

Cadres professionnels : concours et circonstances

Concours de la jeune critique 2015 : Remise des Prix

Concours de la jeune critique 2015 : Remise des Prix c- Pôle d’éducation à l’image du festival du court métrage de Clermont-Ferrand

Certaines de ces séances sont menées par des critiques de cinéma qui viennent parler en classe de leur métier. Un plus non négligeable qui contribue à préciser la nature de l’exercice demandé : il ne s’agit pas d’un devoir à rendre, mais d’un texte signé dont la finalité n’est pas l’évaluation notée d’un professeur mais sa publication afin qu’il soit lu par le plus grand nombre. Ce démarquage d’un encadrement et d’une forme purement scolaires est plus prononcé encore et particulièrement stimulant lorsque le travail critique s’élabore dans le cadre d’un festival et/ou d’un concours de cinéma. Depuis dix ans, le Festival International du Court Métrage de Clermont-Ferrand propose aux collégiens et lycéens rassemblés pour l’occasion de participer à un concours de la jeune critique cinématographique. Sont mis à leur disposition plusieurs documents sur les films et leur est aussi donnée la possibilité de rencontrer leurs réalisateurs. A ce premier luxe, s’ajoute la possibilité pour les élèves d’écrire sur le court métrage de leur choix (parmi les nombreux films qu’ils auront eu l’occasion de découvrir). Seul le cadre festivalier permet une telle liberté : faute de temps, les films critiqués en classe sont bien souvent imposés. De quoi donner la part belle à l’esprit de découverte et à l’enthousiasme, moteur premier et hautement précieux de l’écriture critique. Dernier point non négligeable : les lauréats du concours voient leurs textes publiés dans le magazine Bref associé au projet. L’exercice atteint ici une sorte d’idéal en trouvant un support professionnel particulièrement valorisant pour les élèves. Citons dans le même esprit l’exemple du Prix Jean Renoir décerné tous les ans par des lycéens à un film (parmi huit sélectionnés), qui leur permet de vivre l’expérience passionnante de l’échange et du débat au sein d’un jury. A cette occasion, les élèves sont également invités à participer à un concours de la jeune critique avec à la clé la publication des textes gagnants (choisis par un jury de critique) sur le blog du Prix.

L’image au service de l’écrit

Analyse filmique : Le cercle des poètes disparusSi la publication des textes s’impose dans tous les cas comme une étape absolument indispensable à la finalisation d’un atelier, lui donnant tout son sens, les modes d’expression et de diffusion des critiques varient. De la mise en ligne des textes sur internet à la création de web radio en passant la critique par tweet, ces multiples expériences intriguent et invitent à nous interroger sur leur influence sur le travail accompli. Dans quelle mesure ces nouveaux modes de finalisation et de communication aident les critiques en herbe à passer à l’acte ? En quoi servent-ils concrètement le projet ?

Si son expérience ne concerne pas directement la critique de cinéma mais uniquement l’analyse de film, la méthode de travail expérimentée par Bruno Darles, professeur de cinéma au Lycée professionnel Saint-Nicolas à Paris, met en lumière l’utilisation d’un levier pédagogique particulièrement probant. Constatant la difficulté de ses élèves à rédiger une analyse, l’enseignant partagé entre pratique et théorie a judicieusement décidé de relier ces deux approches du cinéma en faisant réaliser à ses élèves une analyse vidéo. Le résultat est pour lui on ne peut plus concluant : lorsque que la finalité de l’exercice n’est plus la copie mais l’image (à monter en fonction de l’analyse), les élèves sortent de leur blocage initial devant la page blanche et parviennent à fournir un travail d’analyse beaucoup plus abouti et parfois très réussi comme en témoignent les analyses d’extraits de Shining et du Cercle des poètes disparus mis en ligne sur le site du lycée. Il ne s’agit pas pour autant de sauter l’étape écrite, celle-ci reste toujours inscrite au cœur du travail, mais elle apparaît d’après l’expérience de Bruno Darles nettement moins paralysante pour les élèves quand elle ne constitue plus l’étape ultime de l’analyse.

Viser l’image ou plus largement l’écran (une plateforme multimédia) permettrait-il de résoudre les problèmes d’expressions écrites ? Bien souvent la rédaction apparaît comme un obstacle important à la finalisation des critiques pour diverses raisons (manque de pratique, de lecture…). La question n’est évidemment pas réductible au support. Il s’agit aussi de donner pleinement sens au geste critique en passant par des formes de publication contemporaines.

Nouveaux horizons de la diffusion

Affiche du film L'impossible monsieur bébé, d'Howard HawksRevenons sur le type de publication le plus développé, à savoir la mise en ligne sur une plateforme de diffusion multimédia des textes des élèves. Initié par Renaud Prigent, coordinateur du dispositif Lycéens et apprentis au cinéma en Basse-Normandie pour le Café des images, L’Atelier Critique est un site de publication de critiques de lycéens qui offre aux élèves un bel espace d’expression que la participation active des enseignants (moteurs) et des élèves (acteurs) rend particulièrement vivant. Si la plupart des films critiqués sont ceux du programme, le projet s’ouvre également (bien que plus timidement) à d’autres films qui font l’objet de choix personnels. Une dynamique critique s’est créée grâce à cette plateforme qui ne s’arrête pas à la pure forme écrite mais offre aussi l’opportunité aux élèves de mener un débat sur un film grâce à la création d’une web radio. Le site complète son tour d’horizon des rebonds possibles en invitant les élèves à accomplir une création plastique. Si on semble s’éloigner a priori du strict champ critique, cette voie ne nous en détourne pas pour autant puisqu’elle permet un commentaire plastique du film.

De tous les projets d’ateliers entrepris, #Critweet mené en Bretagne est le plus original et le plus intrigant. Comme son nom le laisse entendre, le concept proposé est celui de la critique par tweet. De quoi laisser perplexe au premier abord. Peut-on faire une critique en 140 signes comme le projet le laisse entendre ? N’y a-t-il pas une contradiction évidente entre la forme courte et le développement argumentatif attendu ? Si elle a le mérite de ne pas laisser indifférent et de sonner comme un défi, l’annonce est un peu trompeuse, comme en convient elle-même Marine Le Cozannet, initiatrice du projet et coordinatrice de Lycéens et apprentis au cinéma encadré par l’association Clair Obscur. Une visite de la plateforme où sont mis en ligne les tweets échangés sur L’Impossible monsieur bébé et Les Yeux sans visage en atteste. Les élèves ne sont pas limités à un tweet mais sont invités à écrire sur différents aspects du films : faire un résumé, revenir sur une scène, formuler un avis aussi bref soit-il. Les tweets permettent de poser étape par étape les bases d’une critique, à défaut d’aboutir à la rédaction d’un véritable texte. Ce morcellement de l’écriture, s’il n’est pas totalement convaincant, a ceci d’intéressant qu’il désinhibe certains (au risque d’en inhiber d’autres…). Le projet se cherche encore et ne demande qu’à évoluer : idéalement, il pourrait permettre de travailler l’art de la synthèse et de la formule, de développer un type d’argumentation directement en prise avec les réactions des uns et des autres. Les élèves sont aussi invités à poster l’affiche du film qu’ils préfèrent et à justifier leur choix. Soit une manière de passer par l’image pour mieux revenir au sens du film. Comme pour L’Atelier critique, le commentaire plastique de l’œuvre apparaît comme un chemin possible vers l’expression d’un point de vue.

L’art d’aimer

Autre approche possible vers la critique comme « art d’aimer » (titre d’un célèbre texte de Jean Douchet), celle ouverte par le jeu en ligne Rosebud initié par Ciclic et consacré aux « images qui nous animent ». Le principe est simple : tisser une vaste toile des goûts et des émotions cinématographiques à travers des images choisies et brièvement commentées. Encore une fois, la citation visuelle appelle, si ce n’est la critique, la forme écrite aussi brève soit-elle et apparaît comme un possible tremplin vers l’exercice critique.

Nous ne saurions ici faire le tour de tous les chantiers mis en œuvre un peu partout en France. Ce qui ressort indéniablement à travers ces activités critiques et ses dérivés plastiques et ludiques, c’est la confirmation (si on en doutait encore !) que le cinéma – et l’art en général – ouvre des espaces d’expression, de réflexion, de transmission, d’expérimentations toujours nouveaux et on ne peut plus féconds que l’on n’a pas encore fini d’exploiter. La tâche est cependant loin d’être facile car elle demande aux élèves de se positionner différemment, de se défaire de certains modèles scolaires et pour certains le passage à l’écriture s’avère particulièrement compliqué. Loin d’être un obstacle, ces possibles résistances justifient elles aussi pleinement l’impact de telles entreprises critiques, qui visent à repenser et libérer la forme écrite en lui donnant un sens nouveau aussi bien en termes de contenu que de diffusion. D’où la nécessité de donner à ces temps d’apprentissage un ancrage plus fort encore dans le cadre scolaire (à condition de préserver le non-formatage, la liberté d’expression qui leur est propre) pour qu’ils ne se limitent pas à des tentatives ponctuelles mais accorde toute la place qu’il se doit à l’esprit critique, à ce fameux art d’aimer.

Amélie Dubois

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