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Guillemette Odicino est journaliste, critique et Chef de la rubrique Cinéma à Télérama. Depuis 2018, elle adhère au Collectif 50/50 pour la parité et l’égalité*, «  qui œuvre sans relâche pour une meilleure représentation des femmes et de la diversité devant et derrière la caméra  ». A l’occasion de la parution du livre “Le regard féminin, une révolution à l’écran”, d’Iris Brey, nous avons convié Guillemette Odicino à s’exprimer sur ce sujet devenu saillant.

J’ai suivi le chignon de Kim Novak à travers les yeux de James Stewart. J’ai fondu devant les courbes d’Ava Gardner, en me fondant dans le regard de Clark Gable… Mon trouble a été convoqué par tant de films où l’acte sexuel ne se posait pas la question du consentement…

Adolescente, je voulais être ces femmes désirées, ainsi, par ces hommes.

J’ai construit ma cinéphilie, mon attachement intellectuel et charnel au cinéma d’hier, en obéissant, sans le savoir, à cette structure triangulaire : j’admirais les actrices, et les héroïnes qu’elles incarnent, en me confortant au (double) regard masculin de leur partenaire et du réalisateur du film. Toutes ces femmes, aussi déifiées pouvaient-elles être, étaient objectivés dans des récits d’hommes. Souvent, elles entraient dans le cadre par morceaux choisis : jambes, fesses, souvent de dos… Et Godard déjà jouait de ce poncif de mise en scène : « tu les aimes, mes fesses ? » demandait une Bardot, étiquetée sex-symbol, mais prise, soudain, de Mépris pour son « partenaire ».

Puis, doucement, certains films, déplacèrent ma position de spectatrice sans que je mette encore des mots sur ce changement d’axe :  La leçon de piano de Jane Campion (1993) ou Virgin suicides de Sofia Coppola (1999) se plaçaient du côté de l’expérience de leurs héroïnes. James Cameron et Ridley Scott épousaient aussi pleinement la cause et la voix des femmes, avec Titanic (1993) et, bien sûr, Thelma et Louise (1991), qui offrait un étendard à la sororité et à la rébellion féminine face à la violence masculine. Alors que je n’avais pu que rêver d’être Pandora (ou son reflet dans les yeux de James Mason), je me projetais, sans intermédiaire, dans le réel des joies et les souffrances de ces doubles de cinéma.

Dans ma profession de critique de cinéma, ce nouveau sentiment se heurtait à une loi induite : un critique n’a pas de sexe, pas de genre, son regard ne peut et ne doit pas être féminin. Le malaise s’installait : cette « règle » de neutralité n’avait-elle pas bon dos dans une profession exercée en grande majorité par des hommes ? Comme dans la règle grammaticale, le masculin l’emportait donc sur le féminin dans les cas de pluralité… Quelques fois, si, tout de même, (merci Pierre Murat, mon « chef » si peu sexiste dès qu’il s’agissait d’échanger et de croiser le fer sur des questions de mise en scène), j’étais choisie pour écrire sur un film pour mon regard féminin singulier sur un film.

Et puis l’explosion de l’affaire Weinstein, en 2017, eut de merveilleuses conséquences en 2018, c’est-à-dire… cent vingt-deux ans après La Fée aux choux, première fiction féminine de l’histoire, réalisée par Alice Guy, et longtemps oubliée quand il s’agissait d’évoquer notre « patri » moine. Au Festival de Cannes 2018, Céline Sciamma et Rebecca Zlotowski organisait la Montée des marches des femmes, codirigée, main dans la main, par Agnès Varda et Cate Blanchett, présidente du jury, cette belle année-là. Moment vibrant que je vécus en tant que femme et que professionnelle, tout en adhérant à la création du Collectif 50/50 pour la parité et l’égalité, qui œuvre, depuis, sans relâche pour une meilleure représentation des femmes et de la diversité devant et derrière la caméra. La lutte contre les stéréotypes devenait un sujet saillant. Je ne manquais aucune de leur table ronde, participante quelque fois, alliée toujours. Les réflexions et les concepts fleurissaient, et les réalisatrices (et autres techniciennes du cinéma) prenaient la parole ensemble, décidées à faire jeu égal avec les hommes, qui, pour certains, emboîtaient le mouvement, nouveaux frères de ces nouvelles soeurs.

Avec Iris Brey, universitaire et spécialiste des représentations du genre sur les écrans, et son livre « Le Regard féminin, une révolution à l’écran », le female gaze, ce concept théorisé par la critique de cinéma américaine Laura Mulvey en 1975, et inconnu en France, se mettait à étinceler. Comment sortir du regard masculin dominant pour faire ressentir l’expérience de l’héroïne à la spectatrice et au spectateur ? Céline Sciamma le faisait depuis ses débuts. J’aimais son cinéma passionnément sans me demander réellement pourquoi : dès Naissance des pieuvres, mon admiration coulait de source, naturelle, irréfléchie. Quand je m’embrasais devant Portrait de la jeune fille en feu, en 2019, ce fut, aussi, parce que ce film m’éclaira, comme aucun autre, sur les raisons de mon admiration. Et il fut douloureux de constater que certains représentants de la vieille garde, justement, choisirent de rester de marbre ou de faire la fine bouche devant cette nouvelle géographie des regards- une cinéaste regarde deux femmes se regarder. Au festival de Cannes, où ce grand film de mise en scène gagna le Prix du … scénario, renvoyant la cinéaste à un statut (moins dérangeant ?) de bonne écrivaine, je bataillais comme jamais contre ses détracteurs. Je sentais que ce grand film romantique était victime de la trop grande intelligence, du trop fort engagement, de sa créatrice, mais aussi de son statut d’oeuvre qui réinventait la manière de filmer et celle d’évaluer un film en terme critique.

Lors d’une table ronde sur l’Education à l’image organisée par le Collectif 50-50 et que j’animais, le directeur du cinéma l’Alhambra, à Marseille, William Benedetto, déclarait : « Après avoir montré Tomboy de Céline Sciamma il y a plusieurs années, on a eu des appels de gens qui disaient qu’ils ne reviendraient pas. Du chemin a été fait depuis, mais on en est qu’au point de départ. » Tout était dit, et le discours de Roselyne Bachelot, qui annonçait solennellement l’entrée de 20 nouveaux films réalisés par des femmes dans les catalogues d’éducation à l’image, était censé satisfaire alors que ces catalogues n’en comptaient encore que 9%. Un catalogue paritaire restera longtemps un voeu pieux, on le sait, au regard de la production elle-même, si peu paritaire depuis la nuit des temps. Mais il s’agit, aujourd’hui, de donner de nouveaux modèles aux collégiens et lycéens en rendant visible le matrimoine.

Comment donner à voir les grands films de patrimoine au jeune public ? Alfred Hitchcock est un génie, Antonioni aussi, et il ne s’agit nullement de refaire l’histoire. Mais d’offrir de nouvelles pistes de regard aux cinéphiles en herbe, pour construire un amour lucide, éclairé, pour Vertigo ou Blow up, hors des stéréotypes sclérosants. Matrimoine et patrimoine, vieux films, nouveaux débats : comme il est excitant de penser que le public de demain pourra construire de nouvelles amours pour Ava Gardner, Cary Grant ou Cléo de 5 à 7 en étant parfaitement conscient de ce qu’il regarde.

Guillemette Odicino

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* Le Collectif 50/50 a été créé avec l’objectif de promouvoir l’égalité des femmes et des hommes et de la diversité dans le cinéma et l’audiovisuel.