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Le 19 novembre 2014, Cinémas 93, en partenariat avec Cinéma public, a consacré une journée professionnelle à la place de la parole dans le cinéma destiné aux très jeunes spectateurs : la parole dans les films, mais aussi la parole sur les films, que ce soit celles des tout-petits ou celle de ceux qui les accompagnent. Compte-rendu.

I. Rencontre avec Marie-Noëlle Clément : « Parler des images avec les tout petits »
À quel âge emmener les enfants au cinéma ? Pour voir quel film ? Avec quel accompagnement ?
II. Table ronde : « Quels sont les mots des tout petits ? Comment leur parler ? »

I. Rencontre avec Marie-Noëlle Clément : « Parler des images avec les tout petits »

Journées professionelles 2014-19 Nov 2014Marie-Noëlle Clément est psychiatre, psychothérapeute, directrice de l’hôpital de jour pour enfants du CEREP-PHYMENTIN (Paris X). Elle travaille sur les relations enfants/écrans aux côtés du Dr Serge Tisseron. Dans cette perspective, elle a étudié l’impact émotionnel des images violentes chez les enfants et les adolescents et travaille actuellement sur l’utilisation du jeu de rôles dans la gestion des effets des images chez les plus jeunes grâce au dispositif du Jeu des Trois Figures.
La rencontre a été animée par Véronique Soulé.

En guise d’introduction à son intervention, Marie-Noëlle Clément rappelle que les repères narratifs spatio-temporels (« où cela se passe-t-il ? », « Ici ou ailleurs ? », « À quel moment ? ») ne s’installent pas avant trois ans. Il est donc difficile pour un enfant de cet âge de se repérer dans une narration. Selon elle, montrer à un jeune enfant des films composés de belles images est important mais ne suffit pas : le fait de ne pas comprendre met l’enfant en situation d’insécurité.

À quel âge emmène-t-on les enfants au cinéma ?
En tant que pédopsychiatre, Marie-Noëlle Clément pense que la salle de cinéma devient vraiment intéressante à partir de l’âge de six ans. Avant cela, les plus petits préfèrent voir des DVD à la maison : c’est un espace plus sécurisant, un endroit que l’on connaît. Le noir dans la salle de cinéma, le grand écran, le son plus fort, tout ce dispositif est impressionnant pour les tout petits, de même que le fait que le film se déroule sans que l’on puisse s’y soustraire. Mais ces séances au cinéma peuvent être accompagnées et, si l’enfant est mis en sécurité, cela ne pose pas de problème majeur. Il existe en fait deux raisons principales pour préférer le DVD à la salle de cinéma : on peut arrêter le DVD et y revenir pour expliquer ce qui n’a pas été compris (ce que l’on ne peut pas faire au cinéma). Par ailleurs, les petits enfants ont besoin de bouger devant les images qu’ils voient. C’est une manière de se les approprier. Il est très difficile de contenir cette motricité dont il a vraiment besoin et qui est un mode de symbolisation et d’appropriation par le corps de ce que l’enfant est en train de vivre. L’appropriation par la parole vient plus tard.

Quels films privilégier ? Sur quel support ?
Entre trois et six ans, le niveau de langage n’est pas équivalent selon les enfants. Pour laisser le moins d’enfants possible au bord du chemin, les films les plus visuels, comme les films muets de courte durée, sont les plus adaptés. Les burlesques notamment conviennent très bien aux petits sur le plan de la motricité.
En tant que pédopsychiatre, Marie-Noëlle Clément considère que le DVD offre la meilleure sécurité psychique (on peut arrêter le film, revenir sur certaines séquences), tandis que la séance en salle de cinéma constitue un rituel initiatique auquel il est bon de donner toute sa valeur. Il convient de bien la préparer pour permettre à l’enfant d’avoir des repères dans la salle et le préparer à ce qu’il va voir, quitte à lui raconter le film avant la projection. Il est également important que l’enfant puisse parler pendant la projection afin de raccrocher le fil narratif si besoin.

La parole après un film
Il est indispensable de proposer aux enfants de parler tout comme il est important que les adultes s’expriment sur leur ressenti, leurs émotions : quand on est dans une salle de cinéma, on est dans un bain commun. Ensuite, après avoir libéré cette émotion, on peut s’attaquer à la question de la compréhension. Ce sera l’occasion de rappeler que chaque regard sur une œuvre est singulier et que, lorsque le réalisateur fabrique un film, il pose son regard à lui. Tout film est au croisement d’une technique et d’une singularité.

Quelle différence entre le film qu’on voit à la télévision et le film que l’on choisit de voir au cinéma ?
Il est toujours important de ritualiser le film qu’on regarde en famille. C’est bien d’accompagner son enfant la première fois qu’il voit un film, même à la maison. Les enfants ont en outre le désir de revoir quinze fois le même film. Il faut les laisser faire car cela correspond à leur façon de s’approprier une forme narrative. Sur ce point, il faut rappeler que l’attachement particulier pour un film ou une séquence peut être tout à fait indépendant de sa qualité.
Concernant les programmes télévisés pour la jeunesse, il faut noter qu’ils sont le plus souvent pris en cours de route et la plupart des enfants continuent à les regarder par attraction de l’écran, sans toujours pouvoir y mettre du sens. Ces fictions des chaînes jeunesse sont pour la plupart stéréotypées. Pour essayer de retrouver des repères, l’enfant va s’attacher à un personnage, le plus proche de lui, la plupart du temps une victime ou un agresseur. Il y a là le risque de figer des identifications précoces et que les enfants ne parviennent pas à embrasser la complexité des personnages.

Plusieurs professionnels présents dans la salle ont vivement réagi à l’intervention de Marie-Noëlle Clément en rappelant le plaisir de certains enfants devant des images animées qui n’appellent pas en premier lieu de compréhension d’une intrigue. Certains affectionnent par exemple des films de langue anglaise, où les chansons et les chorégraphies prennent le pas sur l’intrigue (Chantons sous la pluie). D’autres sont sensibles à des films qui expérimentent le plaisir de la rime et de la ritournelle, comme c’est le cas dans le programme La Petite fabrique des mots, conçu par Cinémas 93, Cinéma Public, Enfance au cinéma et Ecrans VO. Par ailleurs, si un langage élaboré est largement admis dans les albums jeunesse, pourquoi serait-il plus difficile à accepter au cinéma au prétexte que les enfants n’ont pas le même niveau de langage quand ils entrent en maternelle  ?

II. Table ronde : « Quels sont les mots des tout petits ? Comment leur parler ? »

Journées professionelles 2014-19 Nov 2014Une réflexion sur la parole dans les films et dans l’échange avec l’enfant.
En présence de Françoise Anger, Thierry Dilger, Agnès Desfosses, Céline Gardé, Christina Towle, Mathilde Trichet. Animée par Véronique Soulé.
La table ronde s’est organisée en deux temps : la présentation des domaines d’intervention de chaque participant, puis une réflexion croisée sur les pratiques de chacun.

Présentation des intervenants
Christina Towle est chorégraphe. Elle anime des ateliers à destination de classes de maternelle et des crèches et travaille avec Mon premier festival. L’enjeu de ses interventions consiste à retracer physiquement ce que les enfants ont vu pour constituer un petit répertoire de mouvements. En 2013, la chorégraphe a créé le spectacle Lune. Elle est actuellement en résidence dans une crèche pour développer un projet avec le soutien du Conseil général de la Seine-Saint-Denis. Il s’agit d’un spectacle en trois volets, le premier en lien avec le cinéma, le second avec le livre et le troisième avec les arts plastiques. Autant de supports pour aller vers la danse. Christina Towle fait remarquer qu’« en danse contemporaine le travail se fait uniquement à partir d’images, d’atmosphères, d’émotions : il ne s’agit pas de faire comprendre la situation mais de stimuler la sensorialité. Ce qui n’empêche pas un langage et une compréhension de s’installer. »

Mixage fou. Thierry Dilger est ingénieur du son et designer sonore. Françoise Anger est responsable des ateliers petite enfance. Avec Mixage fou, ils conçoivent et animent des ateliers autour du son pour les enfants (pour certains dès l’âge de trois mois). L’approche de Mixage fou peut se définir ainsi : fabriquer des espaces sensoriels qui stimulent plusieurs sens à la fois et investir le rapport parents/enfants pour les mettre sur un pied d’égalité. Toutes les informations sur ces ateliers sont consultables sur le site de Mixage fou.

Agnès Desfosses a créé la compagnie ACTA et Premières Rencontres, Biennale européenne en Val-d’Oise autour du spectacle vivant à destination des tout petits. Outre de nombreux spectacles pour le très jeune public, Premières Rencontres propose des temps de réflexion entre les professionnels de la création et ceux de la petite enfance.

Agnès Desfosses revient sur l’importance de préparer les tout petits à ces sorties en mettant des mots sur ce qui va être vu (« des clowns », « des danseuses »…). Elle appelle cela des « surprises préparées », qui incluent le trajet, le ticket de métro, parfois aussi importants que le spectacle lui-même. Le partage des émotions et la possibilité pour les tout jeunes spectateurs de bouger, de se blottir dans les bras des accompagnateurs ou encore de parler sont également essentiels.

Céline Gardé est coordinatrice de l’équipe jeunesse de la Bibliothèque Robert Desnos à Montreuil qui travaille en partenariat avec 438 assistantes maternelles agréées, 27 crèches et 5 PMI.

Au-delà des actions menées avec des structures bien identifiées, la bibliothèque organise « L’heure des tout petits », une tranche de lecture le samedi entre 10h et 12h où chacun peut venir librement. Des moments de sensibilisation, de formation ainsi que des journées professionnelles sur des thématiques sont également proposés. Cette année par exemple, la thématique des journées professionnelles était le blanc, comme espace d’imaginaire et de création.

Mathilde Trichet est enseignante en maternelle et intervenante cinéma. Elle décrit son travail sur le cinéma à l’école.

Réflexion croisée

Christina Towle a retenu de cet échange la façon dont la perception des enfants, leur utilisation de l’espace peuvent être vécues comme quelque chose à exploiter et non comme une contrainte. « Il faut se mettre en danger et embrasser leur réactivité, que ça devienne un appui plutôt qu’un barrage. »
Mathilde Trichet explique que les plus petits ont du mal à ne pas parler dans une salle de cinéma. Selon elle, il faut mettre en place un rituel associé à la séance : on entre dans un lieu cérémonial, on ne parle pas pendant le film. Les règles du cinéma, mais aussi de la bibliothèque, s’appliqueront toute la vie.
Agnès Desfosses précise que, dans le cadre du spectacle vivant, on a tendance à laisser les très petits s’exprimer. Mais si la pièce requiert une attention soutenue pour percevoir de petits détails, il faut donner les codes aux enfants sous forme de jeu. « Si on sait les introduire, les règles liées à l’imaginaire sont bien acceptées et deviennent une nourriture. »

Thierry Dilger fait remarquer qu’aujourd’hui le cinéma ne s’arrête pas à la salle : « on peut projeter en plein-air, sur une piscine, sur un ballon dirigeable ». Tout en reconnaissant l’exigence que requiert une projection en salle, un cinéma « augmenté », proche du spectacle vivant, permettrait selon lui d’aller dans le sens de l’imaginaire des enfants dans une prise de risque salutaire.
Agnès Desfosses ajoute que ce sont les théâtres qui ont été les plus ouverts au mélange des disciplines artistiques.

Pour Mathilde Trichet, il faut être attentif aux « taiseux » qui, s’ils ne participent pas autant que les autres, peuvent être très impressionnés par les images qu’on leur présente. Agnès Desfosses ajoute que ces images (qui font peur) sont précisément des images essentielles.

Thierry Dilger, dont les ateliers sont centrés sur le son, appelle de ses vœux une véritable éducation à l’écoute, dans la lignée des dispositifs d’éducation à l’image. Les salles de cinéma auraient même un rôle à jouer : éteindre l’écran et écouter permet d’envisager le son dans toute sa complexité, très loin des expériences d‘écoute de mauvaise qualité que l’on fait quotidiennement.

Compte-rendu rédigé par Suzanne Hême de Lacotte (Les sœurs Lumière)
Crédits photos : Emmanuel Gond

Voir la conférence d’Euvelio Cabrejo Parra sur la construction de la langue orale chez l’enfant.

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