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« Les bébés d’aujourd’hui ont une culture de l’image bien plus développée que les bébés du siècle passé. »[1]
Marie-Hélène Gros

Les postures du tout-petit lecteur d’images

Les spécificités et les besoins des enfants lecteurs d’images varient considérablement pendant leurs six premières années de vie. A sa naissance et jusqu’à ses deux ans, l’image apparaît comme fabrique des premiers regards du nourrisson. Vers l’âge de 18 mois/2 ans, elle constitue un support de représentation et d’interprétation du monde. Enfin, à partir de trois ans, l’image sera davantage perçue comme une source d’enrichissement du regard du tout-petit.

De la naissance jusqu’à l’âge de deux ans : éveiller son regard

A sa naissance, le nourrisson n’a qu’une vision parcellaire et inaboutie du monde. Il ne distingue que le contour des objets situés à une distance proche, ainsi que les contrastes visuels très forts tels que le noir et le blanc. Vers le cinquième mois, sa vue se développe avec l’apparition de la troisième dimension et un fort attrait pour les couleurs primaires. Dès lors, son champ de vision s’élargit pour suivre du regard un objet qui se déplace. A partir du 18ème mois, il porte une grande attention aux petits objets et aux images dans les livres. Dès lors, son acuité visuelle continue de se développer pour atteindre sa pleine capacité à l’âge de deux ans. Pendant cette première tranche de vie, les supports à privilégier pour éveiller le regard du tout-petit reposent sur des graphismes épurés et contrastés.

First Look, Katsumi Komagata © photo: Anaïs Beaulieu / Les Trois Ourses

Les imagiers premier âge de Tana Hoban font figure de référence en la matière. Sobres, ils mettent en scène des silhouettes d’objets familiers ou d’animaux et jouent sur les oppositions noir/blanc. Une à une, les images se succèdent, sans aucune présence de texte autre que le titre. D’autres auteurs, tels que Katsumi Komagata, ont fait le choix d’intégrer les différentes étapes d’évolution du regard du nourrisson dans leur processus de création. Les cartes à déplier de la collection « Little Eyes » se construisent ainsi comme un parcours de progression de lecture d’images pour le tout-petit. La collection s’ouvre par exemple sur une première carte, intitulée « Premier regard » qui donne à voir plusieurs échelles d’un rond noir sur fond blanc, symbole du sein de la mère.

A partir de deux ans : construire son regard

Vers l’âge de 18 mois/deux ans, l’enfant accède à la fonction symbolique, celle qui lui permet d’identifier le monde à travers une série de symboles (les images) et de signes (les mots). Il sollicite alors l’adulte pour nommer les images qu’il pointe du doigt (désignation), puis très rapidement les nomme à son tour (dénomination), avant de les reproduire. Ainsi, le tout-petit entre progressivement dans le langage, le jeu symbolique, la construction d’images mentales et, plus tardivement, dans le dessin. L’imagier constitue, en ce sens, un outil parfaitement adapté à ses compétences (cognitives et motrices) et lui permet d’accéder à une multitude de représentations et d’interprétations du monde mis en images. Sur ce dernier point, les auteurs-illustrateurs débordent d’imagination et s’affranchissent des codes traditionnels de l’imagier.

Tout un monde, Antonin Louchard/ Katy Couprie, Collection Albums, Editions Thierry Magnier, novembre 1999

L’imagier « Tout un monde », d’Antonin Louchard et de Katy Couprie, réunit pas moins de 300 images – créées à partir d’une trentaine de techniques d’illustration différentes – communiquant entre elles par un jeu d’association. Une telle expérience de lecture n’avait jamais encore été proposée à l’échelle d’un imagier, tant dans la diversité de son approche que dans la structure même de l’album. De la mise en relation de deux images, qui s’imbriquent ensemble comme un puzzle, naît l’unité de sens dans l’esprit du tout-petit. Individuellement, les images ne lui évoquent rien. Par contre, quand il voit sur la page de gauche une représentation picturale de carottes (coupées au niveau des fanes) et, sur la page de droite, un dessin figurant grossièrement la partie supérieure d’une tête de lapin avec des oreilles, il en déduit qu’il s’agit d’un lapin.

Entre trois et six ans : enrichir son regard

A partir de trois ans, le tissu de la rétine chez l’enfant atteint son stade de maturité. Bien que sa vision soit aussi nette que celle d’un adulte, il jouit néanmoins d’une capacité d’observation bien plus fine et précise. Il scrute de manière méthodique et systématique les images qui s’offrent à lui et affirme désormais une posture de lecteur d’images averti.

L’album de jeunesse, comme toute œuvre artistique ou support d’expression, répond d’une somme de choix opérés par son créateur. Il convoque deux langages : le texte et l’image, et mobilise, par conséquent, deux niveaux de lecture. Mais lire un album, c’est aussi savoir apprécier l’utilisation d’un format, le choix d’une technique, l’usage ou non des couleurs, la composition d’un ensemble à l’échelle de la double-page ou encore le montage tout entier de l’album. Tous ces éléments, mis bout à bout, concourent à produire des effets sur le lecteur. Il semble intéressant, par exemple, de creuser la piste de l’exploration d’univers d’illustrateurs.

Petit-frère et petite-sœur, Elzbieta, Ed. Albin Michel, 2001/ Es-tu folle Cornefolle ?, Elzbieta, Ed. Ecole des Loisirs, 1991/ Flon-Flon & Musette, Elzbieta, Ed. Ecole des Loisirs, 1994

Elzbieta, en ce sens, fait figure de modèle tant son œuvre offre une diversité foisonnante de styles, de tons et de thèmes. Elle s’ingénie à renouveler son style d’un album à l’autre pour adapter son univers graphique à son projet de récit. Aussi, pour ses albums à destination de la petite enfance, elle privilégie la douceur des tonalités, l’harmonie des couleurs et le minimalisme des traits à l’encre noire (« Petit-frère et petite-sœur »). Pour ses albums dans lesquels elle questionne les rapports humains, elle tend davantage à saturer l’espace visuel avec l’usage des couleurs criardes, le gribouillage ou encore le déséquilibre des compositions (« Es-tu folle Cornefolle ? »). Enfin, pour ses albums consacrés à des sujets difficiles, Elzbieta adopte des tonalités plus sombres avec une palette de couleurs froides qu’elle dissimule derrière des matériaux directement intégrés dans l’image (« Flon-Flon & Musette »).

Ressources complémentaires

  • Naissance, Hélène Druvert, Ed. De La Martinière Jeunesse, octobre 2019
  • Lire et choisir ses albums, petit manuel à l’usage des grandes personnes, Cécile Boulaire, Collection : Passeurs d’histoires, 2018
  • Tout sur la littérature jeunesse, De la petite enfance aux jeunes adultes, Sophie Van Der Linden, Ed. Gallimard Jeunesse, 2021

Et les autres ouvrages de référence de Sophie Van der Linden :

  • Album[s], Sophie Van der Linden, Ed. De Facto – Actes Sud
  • Lire l’album, Sophie Van Der Linden, Ed. Atelier du Poisson Soluble, 2006

Tisser un parcours d’éveil aux images

Au fur et à mesure que l’enfant grandit, il nourrit une disponibilité et une curiosité sans limite pour le langage visuel. Cette appétence pour les images doit être perçue comme une réelle opportunité d’entamer avec lui une véritable démarche d’éducation aux images. Dans cette perspective, l’album de jeunesse est à considérer sous d’autres formes d’interprétations visuelles ou d’autres territoires artistiques dans lesquels les images sont soumises au mouvement.

Théâtre d’ombres et de lumières

Considérant que le bébé lecteur d’images nourrit son regard de contrastes visuels forts, le théâtre d’ombres se révèle être un support particulièrement bien adapté à la petite enfance. Il consiste à projeter sur un écran des ombres produites par des silhouettes préalablement découpées que l’on interpose dans le faisceau lumineux pour créer une illusion d’images en mouvement. Aussi, on pourrait aisément imaginer transposer les objets et personnages de l’univers de Tana Hoban dans un théâtre d’ombres en découpant les différentes silhouettes des premiers imagiers en noir et blanc pour les projeter et les faire vivre sur grand écran à partir d’un rétroprojecteur. Cette démarche permettrait à l’enfant de déconstruire l’ordre d’apparition des images, tel qu’établi dans son support d’origine, pour développer sa propre imagination. Il serait ainsi acteur dans la sélection et la combinaison des éléments à faire apparaitre ou disparaître de l’écran, voire même d’y intégrer tout ou partie de l’ombre projetée de son corps en mouvement. Le tout-petit pourrait alors s’amuser de ces jeux d’associations pour développer son imagination et créer ses propres représentations mentales.

Noir sur blanc, Tana Hoban, Ed. Kaleidoscope, 2021

Une lecture projetée en couleurs

La perception des couleurs intervient dès le quatrième mois chez le tout-petit avec notamment l’apparition des couleurs dites primaires[2] : le rouge, le vert et le bleu. Néanmoins, leur catégorisation d’un point de vue cognitif, et non plus seulement perceptif, n’intervient pas avant le 18ème mois – âge à partir duquel l’enfant commence à nommer. Aussi, des albums aux univers très colorés tels que ceux de Byron Barton ou de Chris Haughton contribuent fortement à stimuler le regard du jeune enfant. Dans une approche plus graphique et artistique, le livre « Petit Bleu, Petit Jaune » de Léo Lionni, publié en 1970, met en scène des tâches de couleurs qui se rencontrent, se mélangent et s’apprivoisent. L’auteur a fait le choix d’un texte minimaliste pour accompagner les images de ce livre. Dans le cadre de l’édition 2020 de la Nuit de la lecture, une lecture projetée de cet album a été proposée aux bébés lecteurs de plus de 18 mois dans le réseau des bibliothèques de Tours. Dans cette version du récit, il a été fait le choix de reproduire l’intégralité des graphismes à la gouache sur des calques transparents sans intervention du texte sur l’écran. Dans une approche plus participative, on pourrait développer avec les plus petits (à partir d’un an) un atelier de peinture en couleurs au cours duquel ils seraient amenés à poser leur empreinte de doigts colorés sur des calques transparents pour recréer les personnages de l’album, voire en reconstituer l’histoire complète avec l’aide des adultes. La restitution de ce travail collectif pourrait prendre la forme d’une projection des images sous formes de diapositives.

Petit bleu et petit jaune, Léo Lionni, Ed. Ecole des Loisirs, 1979 – Image 1 : fabrication des diapositives à projeter/ Image 2 : Lecture projetée en cours de diffusion

Des actions d’éducation aux images

A partir de trois ans, des liens peuvent se tisser progressivement entre l’album de jeunesse et les écrans. Pour ce faire, plusieurs acteurs du champ de l’éducation aux images ont mis en place des outils et ressources utiles pour aborder le septième art avec les plus jeunes et les initier, petit à petit, au langage de l’image fixe et animée.

  • L’éducation au cinéma

Maternelle et cinéma est un dispositif d’éducation artistique qui a pour objectif de favoriser la découverte de films en salles pour les enfants de maternelle. Développant une approche complémentaire à celle de l’expérience cinématographique, les médiateurs du livre ont un rôle fondamental à jouer dans l’exploration d’un nouveau langage : celui des images en mouvement. En effet, l’album de jeunesse tient en lui cette capacité d’appréhender les images, ainsi que la structure même du récit, selon une temporalité définie par l’enfant lui-même.

Acteur de son rythme de lecture des images, il peut ainsi choisir de scruter plus longuement une illustration, de revenir en arrière ou bien de sauter plusieurs pages. Dans le cadre des accueils de groupes scolaires menés en lien avec le dispositif Maternelle et cinéma, les histoires lues aux élèves servent de prétexte pour alimenter un dialogue autour des sujets des films, des techniques d’animation (dessin animé, pâte à modeler, stop motion…) ou encore du septième art. Les pédagogies actives restant à privilégier pour cette tranche d’âge, la fabrication d’un jouet optique (thaumatrope, flip-book…) permet de mieux assimiler le principe de l’image en mouvement.

Thaumatrope

  • La construction d’un parcours pédagogique autour des images

Le parcours pédagogique De l’album jeunesse au cinéma d’animation, et vice versa[3]a été conçu par Marielle Bernaudeau et publié par Ciclic sur sa plateforme Upopi dans un objectif de sensibilisation aux images à destination d’un public d’enfants âgés de trois à dix ans. Ce parcours a également été décliné en fiches pratiques pour une mise en application clé en main sur le terrain par les enseignants et médiateurs désireux de faire naître chez les enfants une sensibilité aux images.

Plusieurs expérimentations ont été menées avec des classes de maternelles, dont l’une autour du cadrage et des points de vue[4] et l’autre autour du son. Ce dernier axe a permis de mettre en place un projet de pratique artistique avec une classe de moyenne et de grande section autour du bruitage et de la sonorisation d’un album jeunesse: « Loup noir » d’Antoine Guillopé.

Atelier d’enregistrement des voix des enfants pour la mise en sons de l’album « Loup noir » d’Antoine Guillopé

Ressources complémentaires

La considération du tout-petit comme individu à part entière a largement contribué à enrichir l’offre éditoriale jeunesse depuis les années 1930. Dans cette perspective, l’album de jeunesse est davantage perçu comme un objet littéraire dans lequel l’image se positionne comme l’alter-ego du texte et contribue activement à la construction du sens et à la compréhension de l’œuvre. Néanmoins, rares sont les travaux de recherche et outils pédagogiques qui lui sont dédiés en tant que tel. Le livre d’images, principalement destiné aux non-lecteurs de textes, mérite qu’on lui porte une attention particulière dans les dispositifs et actions d’éducation aux images. Tout simplement parce qu’il tient en lui la capacité d’éveiller, de construire et d’enrichir les regards des jeunes enfants pour développer un esprit plus critique sur le monde.

Sophie D’Ambroso, bibliothécaire jeunesse

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[1]  GROS Marie-Hélène, « Quoi de neuf pour les bébés ? » dans La Revue des livres pour enfants n°280, Les tout-petits et leurs livres, 2014, p. 113

[2] Dans l’œil humain, il existe trois types de cônes et chacun d’eux est sensible à l’une des trois couleurs suivantes : le bleu, le vert et le rouge. Ces couleurs, appelées couleurs primaires, sont à l’origine du principe de la vision trichromatique. Par synthèse additive de ces trois couleurs, l’œil humain peut voir toutes les autres couleurs.

[3] CICLIC, Upopi – Université populaire des images/ De l’album jeunesse au cinéma d’animation, et vice versa

[4] CICLIC, Upopi – Université populaire des images/ Séance 1 : Une fenêtre ouverte sur le monde