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[Point de vue] Quel avenir pour la transmission du cinéma en salle à l’heure où l’après confinement suscite de nombreuses incertitudes ? Le grand écran qui permet de partager des émotions et des réflexions, de construire un sens critique et d’amener une ouverture sur le monde et le temps à des millions d’enfants et de jeunes, pourra-t-il continuer à être un outil majeur de l’éducation aux images ?

Par William Benedetto.

William Benedetto, directeur du cinéma l'Alhambra de Marseille

© Crédit photo : Yohanne Lamoulère pour La Croix

La fermeture des salles de cinéma, il ne faut pas l’oublier, a aussi mis un coup d’arrêt à la plus massive action française d’éducation artistique et culturelle, celle qui concerne le cinéma et de très nombreuses salles de cinéma. Près de 2 millions d’enfants et de jeunes concernés chaque année, des dispositifs de découverte du cinéma dans sa diversité de la maternelle au lycée, le soutien de l’État (CNC, Culture et Éducation Nationale), des collectivités locales, de très nombreuses structures, les distributeurs, un fort accompagnement pédagogique,… le 16 mars 2020, tout s’est arrêté. Avec les séances scolaires qui s’organisent en complément des dispositifs dans les salles de cinéma avec les films en programmation, et les séances qui ont lieu dans le cadre des nombreux festivals de cinéma ce sont des centaines de séances scolaires et des centaines de milliers d’entrées qui viennent d’être supprimées.

La reprise se prépare pour la prochaine rentrée, mais ne va-t-on pas vers une impossibilité, au moins jusqu’en janvier 2021, d’accueillir des groupes scolaires dans les lieux culturels et donc les salles ? Les nouvelles normes sanitaires qui vont être mises en vigueur vont-elle permettre les sorties scolaires ? Si oui, quelles seront les modalités en fonction des niveaux et des âges ? Utiliser les transports en commun, ou monter dans un bus pour rejoindre la salle de cinéma sera-t-il possible ? Faudra-t-il respecter la règle d’un fauteuil sur deux dans les bus et les salles ? Dans les salles, quelles dispositions, quelles normes devra-t-on-appliquer et serons-nous en capacité de les appliquer pour des groupes de tout petits par exemple ?

Il est urgent d’anticiper avec l’ensemble des institutions concernées la mise en place d’un plan de relance et de mesures pour adapter cette action à cette période transitoire. Les salles Art et Essai, dans leur diversité, vont forcément être les plus impactées tant pour beaucoup d’entre elles, c’est un volet important de leur action.

Un immense travail préparatoire doit se mener avec toutes celles et tous ceux qui sont concernés et impliqués pour envisager un retour à la « normale ». Et peut-être qu’il faut mettre à profit cette période pour réfléchir à une approche renouvelée et adaptée au XXIème siècle de la transmission du cinéma. Une réflexion essentielle pour à la fois anticiper les conséquences de la situation inédite et exceptionnelle qui s’est installée et tenir compte des mouvements de fond qui s’étaient déjà amorcés en amont de la crise.

Devons-nous faire évoluer les dispositifs de transmission du cinéma dits historiques (École, Collège et Lycéens et apprentis au cinéma) ? Le sacro-saint principe des 3 séances par an, ne peut-il pas être remplacé par des journées au cinéma avec 2 séances, moins couteuse et plus intense (déjà expérimenté à l’Alhambra) ? Comment continuer à jouer un rôle de médiateurs et de prescripteurs pour des œuvres dont la force et la pertinence n’est plus à démontrer ? Quelle articulation entre le cinéma et les autres régimes d’images (Jeux Vidéo, Séries, VR,…) ? Comment inclure encore plus et beaucoup mieux les jeunes dans ces aventures pour les rendre plus attractives et efficaces ? Transmettre le cinéma sans l’expérience de la salle peut-il s’envisager ?

Dans le cinéma, L'enfant spectateur

© Crédit photo : Meyer

La place des écrans dans la vie des grands comme des petits, vient de vivre avec la période de confinement une accélération considérable. De nouvelles habitudes se sont forcément installées et cela va bien au-delà de la « simple » consommation de films, de séries, de concerts filmés, de spectacles captés. Avec le télétravail et la continuité pédagogique les écrans sont devenus centraux et nos vies sont encore plus placées sous le signe de leur tyrannie au mieux émancipatrice, au pire décérébrante. Durant le temps du confinement ils sont devenus des outils indispensables et incontournables, à tel point qu’une des priorités des nombreuses actions solidaires enclenchées, a été de tout faire pour doter d’écrans les enfants et les jeunes qui en étaient dépourvus. Au sortir de cette période qu’est-ce que cette situation aura changé dans les usages ? Quels accompagnements faut-il imaginer pour la suite ? Quels rôles devons-nous jouer et en quoi le partenariat sur lequel est fondé la transmission du cinéma peut continuer à être une modalité pertinente ?

En plus de la nécessaire réflexion à mener sur les modalités et le type d’expériences que nous allons réellement pouvoir mettre en place, la situation inédite et paradoxale que nous vivons en ce moment révèle :

des inégalités toujours insupportablement présentes et encore trop déterminantes, qu’il faut inlassablement combattre pour les éradiquer sous peine de voir nos actions et les objectifs qu’elles poursuivent apparaître comme vains ou décalés. La question de l’inclusion de toutes et tous déjà bien présente dans la plupart des dispositifs doit rester une priorité absolue.

de nouveaux rapports enseignants/élèves et parents/enfants se sont instaurés pendant cette période, avec des aspects positifs et de possibles conséquences négatives. Se sont inventés de nouvelles façons de faire à distance et se sont instaurés des relations paradoxalement parfois plus intenses et suivies. La place et le rôle de l’École et de la Salle de cinéma doivent sûrement être redéfinis.

Et si la santé culturelle pouvait devenir une nouvelle façon d’aborder la place de la rencontre avec les films. Dans son important rapport rendu au Ministre de la Culture en 2019, Sophie Marinopoulos développe une soixantaine de propositions basées sur l’éveil pour les 0-3 ans comme un préalable à l’éducation. La mission a reconnu le cinéma pour le tout petit comme une nourriture culturelle avec un nécessaire travail sur les relations entre éveil culturel, images cinématographiques, développement de l’enfant et effets sur le lien parent-enfant. Avec la bascule dans la société du tout écran, il faut en parallèle développer des approches vertueuses, des prescriptions de contenus et la défense de l’écran de cinéma comme étant à part de tous les autres dans l’expérience qu’il permet. Les plus importants musées du monde, pour préparer l’après-Covid 19, ont loué la vision humaniste du Musée des Beaux-Arts de Montréal qui œuvre au mieux-être et à la santé de la population, avec des approches assumées d’art-thérapie, d’inclusions et éducative. Réaffirmer, à côté d’une approche qui pourrait apparaître comme uniquement mercantile pour relancer nos activités, que les lieux du cinéma œuvrent pour l’éducation et la bonne santé de toutes et tous peut être pertinente.

En outre, la situation actuelle révèle que les métiers qui sont au front sont majoritairement occupés par des femmes, les rôles dévolus aux deux parents semblent encore figés et on s’interroge sur un possible regain des violences conjugales. Avant le confinement les rapports homme-femmes émergeaient comme un nouveau paradigme incontournable dans la dynamique du collectif 50/50, créé suite au scandale de l’affaire Weinstein. Ce collectif a pour but de faire évoluer le secteur du cinéma pour qu’il soit plus paritaire et sécurisé, plus favorable à la diversité́ et l’égalité. L’extension de son domaine d’intervention à l’éducation aux images (notamment prendre en compte le Female Gaze dans la construction des regards) et la nécessité de développer sa présence dans les territoires sont des objectifs prioritaires. Une table ronde organisée sur le sujet par le réseau national des Pôles Régionaux d’Éducation aux Images le 4 février dernier dans le cadre du Festival International du Court-Métrage de Clermont-Ferrand a permis de poser les bases de ces avancées (voir le Courrier de l’Art et Essai – Mars 2020).

Quelles plaies symboliques devrons-nous aider à panser dans cette période d’après confinement ? Quelles œuvres aurons-nous besoin/envie de découvrir en grand, en sortant de chez soi et avec d’autres ? La convivialité, la proximité, la dimension humaine seront-elles des valeurs toujours d’actualité pour qualifier la majorité des salles, souvent les plus petites, qui maillent le territoire ? Au-delà des films qui portent avec leurs récits, leurs personnages, leurs univers des propositions susceptibles d’émouvoir, de surprendre, d’entretenir la réflexion, le dispositif de la salle a-t-il quelque chose de thérapeutique en soi ?

Pour une transmission du cinéma inclusive et durable, le pari de l’intelligence collective doit être fait en espérant que les salles pourront, et auront encore plus envie, de pouvoir continuer à construire des souvenirs et des moments forts, à demeurer des repaires et proposer des repères, faire vivre des expériences marquantes et des rencontres déterminantes.

William Benedetto est Directeur du cinéma l’Alhambra à Marseille, Pôle régional d’Éducation aux Images.

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