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Si le son fait ces dernières années en France l’objet d’un nouvel engouement avec la popularisation du podcast ou le développement des sound studies, la diversité de la création sonore, sa pratique et son étude demeurent assez méconnues et peu diffusées. Pourtant le son et l’écoute sont omniprésents dans notre quotidien, et essentiels dans l’appréhension de notre environnement. Matière sensible s’il en est, insaisissable et pourtant si prégnante, le son constitue un moyen privilégié de témoigner du réel et d’ouvrir à l’imaginaire. Atelier d’écoute, de bruitage, de doublage, fiction ou documentaire radiophoniques, parcours sonore, audio description, musique de films, ciné-concert… Il existe de multiples formes qui peuvent être explorées lors d’un atelier de pratique, afin de réaliser que le son ouvre dans la création un espace de sens et de sensation bien aussi riche que celui de l’image. Boris Gobin puise dans son expérience d’ateliers et de réalisations sonores pour nous livrer de précieuses idées, recommandations et ressources pour mener à bien un atelier autour du son.

COMMENT ABORDER LE SON EN ATELIER ?

Une pratique de l’écoute

Travailler le son, c’est d’abord travailler l’écoute, cette attention particulière au monde et à l’autre. J’ai pris l’habitude de démarrer le travail en atelier en proposant aux participant.e.s de faire le silence pendant quelques minutes. Cette expérience d’écoute singulière pour tout le groupe est l’occasion de se rendre compte que le silence est quelque chose de bien relatif, et que d’innombrables sons nous entourent sans qu’on y prête forcément l’oreille. À partir de cette expérience, on peut alors lister l’ensemble des sons que l’on a pu entendre, les catégoriser, réaliser une représentation spatiale sur une feuille de papier, tenter de les qualifier, de mettre des mots sur les sensations qu’ils produisent, mais aussi comparer nos différentes écoutes, toujours équivoques.
Cette expérience nous apprend que l’écoute est mue par une double tendance : elle est toujours alerte aux surgissements, en même temps qu’elle choisit et se déplace continuellement. J’écoute ce que je désire entendre, comme lors de cette conversation au café avec un.e ami.e où je fais abstraction du brouhaha de la salle, du vrombissement des voitures qui passent à l’extérieur, du ronflement du percolateur, du bourdonnement du néon au-dessus de ma tête, de la conversation de la table d’à côté, et de la multitude d’autres sons qui résonnent dans l’espace, sans quoi je serai proprement incapable de tenir cette conversation.

De nombreuses autres activités ludiques permettent d’appréhender le sonore : jeux de sons (bataille de bruits de bouches, blind test sonore…) ou tentative d’épuisement du potentiel sonore d’un objet. Dans son livre Le son bien entendu ! le compositeur et théoricien du son R. Murray Schafer, précurseur de l’écologie sonore, en propose pas moins de 98.

Ecouter collectivement des créations sonores est également une manière pour les participant.e.s de découvrir des formes auxquels iels ne sont pas forcément habitué.e.s, et d’ouvrir les possibles de la création sonore en réfléchissant à la façon dont elles sont élaborées. Thomas Guillaud-Bataille suggère par exemple des pistes pédagogiques pour animer une séance d’écoute en classe à travers une sélection de productions d’Arte Radio.

Au cinéma, écouter les films permet de révéler tout le potentiel expressif, dramaturgique, et sensible de la bande-son. En répertoriant les éléments qui la compose (voix in et off, ambiances, sons seuls et bruitages, musique), on fait apparaître sa fabrication et on s’interroge sur le rôle de chacun d’entre eux. En changeant la bande-son d’une séquence, en écoutant le son sans l’image, en regardant l’image sans le son, en repérant leurs écarts et leurs tensions, on explore les liens qu’ils entretiennent.

Enfin, le passage à la pratique et la découverte des outils de prise de son par les participant.e.s suscitent souvent la fascination et l’émerveillement : envie de tout écouter, impression de redécouvrir les sons qui les entourent ou qu’iels produisent. Car on ne perçoit pas de la même manière le monde au travers du filtre d’un micro et d’un casque. Ils restituent une réalité bien différente de celle qui bruisse habituellement à nos tympans, et font apparaître des sons jusque là imperceptibles. La conversation si claire à mes oreilles est désormais à peine audible sous le brouhaha de la rue, le bruissement des feuilles animées par le vent se transforme en masse informe de saturations, du petit frétillement des épingles sur le fil à linge, il ne reste rien sur le fichier son, et d’un coup je perçois la radio de mon voisin à travers la cloison de l’appartement. Le dispositif technique de la prise de son implique dès lors un déplacement, intellectuel et physique, pour « faire entendre ». Au même titre qu’il existe un point de vue – entendu comme l’endroit physique d’où l’on voit et la construction d’un regard subjectif sur une situation – on construit alors ce qu’on pourrait appeler un « point d’écoute », qui constitue le point de départ d’une écriture et d’un geste artistique.

Prise de son, montage, restitution : quelques conseils pratiques

Dans son dispositif technique le plus rudimentaire, il existe des outils dont le fonctionnement peut être assimilé très rapidement par les participant.e.s.

Etape 1 : La prise de son

On trouve des enregistreurs portables bon marché avec micros intégrés très simple à utiliser, mais aussi des smartphones (qu’on peut accompagner de petits micros accessoires), qui permettent de réaliser des prises de sons correctes.
Il convient toutefois d’avoir en tête plusieurs paramètres à ne pas négliger lors de l’enregistrement. Sa qualité est en effet primordiale pour son audibilité, le confort d’écoute et pour que la magie opère.

  • Le moment et le lieu doivent être choisis attentivement pour éviter un environnement trop bruyant. (Sauf s’il s’agit évidemment du son que l’on souhaite enregistrer.) En intérieur, on se méfiera également des frigos, des souffleries, chauffages et autres climatisations qui sont autant de bruits parasites que l’on oublie parfois. Attention également au vent en extérieur, mais aussi au souffle de la personne enregistrée, si on n’est pas équipé d’une bonnette (cette boule de poil ou de mousse qui atténue leur impact sur le micro). Et aussi aux sons de manipulation de l’appareil, qui se retrouveront malgré nous sur le fichier son.
  • Un son saturé, déformé par un enregistrement à un volume trop élevé, demeurera difficilement exploitable. De même qu’un son enregistré à un volume trop faible, qui devra être augmenté au montage, donnera lieu à un souffle important. Mais on peut aussi bien se saisir et s’amuser de ces aberrations sonores. On ne peut pas par ailleurs faire disparaître un son ou une « couche » d’un enregistrement, même si un mixage minutieux nécessitant de véritables compétences techniques peut toutefois permettre d’éliminer certaines fréquences.
  • Pour obtenir un son clair et isolé, il convient de s’approcher le plus près possible de la source.
  • Et pour éviter tous les écueils cités plus haut, on peut d’abord faire des essais et ne pas hésiter à faire plusieurs prises.
  • Bien sûr, on réalisera ses prises de son, le casque sur les oreilles, en vérifiant bien qu’on est en train d’enregistrer (un oubli plus fréquent qu’on ne le croit !).

Enfin, je conseille toujours aux participant.e.s de ne rien effacer. Ce qui peut nous paraître sans grand intérêt finira parfois dans le montage final. Et une écoute critique de ses enregistrements, qui peut d’ailleurs se faire collectivement quand le temps le permet, constitue le meilleur des apprentissages.

Il existe d’autre part de nombreuses banques de sons libres de droit, en creative commons ou restreintes à une utilisation dans un cadre éducatif, qui permettent de faire l’expérience du sonore sans passer par l’étape de l’enregistrement, ou d’enrichir des productions. Citons notamment Freesound ou BBC Sound Effects.

Etape 2 : Le montage

Le montage demande du temps, de la concentration et du matériel informatique qu’il n’est pas toujours évident d’obtenir dans le cadre d’un atelier. On tâtonne, on essaye, on refait, on réécoute. Le premier temps d’écoute et de sélection de la matière enregistrée, communément appelée « dérushage », peut notamment être éprouvant. On ne peut pas faire « d’arrêt » sur un son comme c’est le cas avec l’image, ni véritablement le passer en accéléré. C’est pourquoi le montage est souvent réalisé par les intervenant.e.s, ou qu’on essaye de trouver des formes aux tournages qui en nécessitent peu. On peut également imaginer arriver avec une première sélection, pré-monter des éléments, ou l’effectuer collectivement, en appliquant les indications des participant.e.s devant un vidéo-projection par exemple.
Il existe deux logiciels de montage son gratuits et assez simples à prendre en main : Audacity, malgré une interface peu pratique et des fonctions limitées, et surtout Reaper, plus professionnel mais très intuitif. On peut trouver facilement en ligne des mode d’emploi et des tutoriels de ces logiciels.

Etape 3 : La restitution

Une fois la production finalisée, c’est le temps de la restitution.

Les séances d’écoute collective sont une expérience toujours singulière, et il existe de nombreuses plateformes en ligne qui permettent d’héberger des productions sonores.

  • La plus connue est Soundcloud, gratuite jusqu’à deux heures de contenus uploadés.
  • Les Audioblogs d’Arte Radio, plébiscités notamment pour les productions d’atelier, sont totalement gratuits, sans limite de stockage, et très simple à utiliser.
  • Et si le projet s’y prête, la restitution peut également prendre la forme d’une mise en espace : bornes d’écoute, promenade sonore, audiomap en ligne.

A noter enfin que le droit à la voix, souvent méconnu, est cependant régi par les mêmes obligations juridiques que le droit à l’image. Si un micro impressionne souvent moins qu’une caméra, et que les personnes sont souvent plus enclines à être enregistrées qu’à être filmées, l’image sonore constitue un attribut de la personnalité au même titre que l’image visuelle. Un son répond d’autre part aux mêmes exigences de droits d’auteur.rice qu’un texte ou une image. Toute diffusion nécessite ainsi l’accord des participant.e.s (ou de leur représentant.e légal.e s’iels sont mineur.e.s) et/ou des auteur.rices des sons enregistrés.

La rubrique « Les ingénieux du son » animée par Thomas Guillaud-Bataille sur le site des audioblogs d’Arte radio recèle d’articles qui donnent de précieux conseils sur le matériel, la prise de son, le montage, le mixage, ou l’animation d’un atelier de création sonore, comme de petits exercices pour initier à la prise de son.

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