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PANORAMA DE PROJETS

Focus sur cinq projets atypiques qui travaillent le son en atelier, en explorant plusieurs champs du sonore, dans des cadres et sur des territoires différents.

Découvrir l’art du bruitage : Et je remets le son ! par Marie Denizot.

Marie Denizot est compositrice et ingénieure du son et mène depuis une quinzaine d’années des ateliers de sonorisation de films en région Centre-Val de Loire. Elle propose aux participant.e.s de recréer une bande-son sur des images déjà existantes de films muets et de films d’animation. Accompagnés de sa valise de bruitages et ce qui est à leur disposition, c’est avec toute sorte d’objets parfois insolites que les participant.e.s vont bruiter une séquence. En explorant leurs potentiels sonores, ils découvrent par exemple qu’une bouillotte permet d’imiter un dérapage de voiture, ou que deux moitiés de coque de noix de coco frappées l’une contre l’autre simulent merveilleusement le pas du cheval. Au-delà d’un rapport purement illustratif, le choix d’un objet et d’un son va produire une sensation différente chez les spectateur.rice.s et relève d’une intention. Le bruitage constitue ainsi un véritable travail de création, qui nécessite souvent beaucoup d’ingéniosité pour trouver les sons adéquats. En faisant l’expérience de la fabrication d’une bande sonore, les participant.e.s prennent ainsi conscience de tout le travail et des artefacts qu’elle implique, et ne les écouteront sûrement plus vraiment de la même manière !

Une élaboration que nous pouvons voir à l’oeuvre dans une vidéo réalisée en 2014 par Ciclic, l’agence régionale pour le livre, l’image et la culture numérique Centre-Val de Loire, lors d’un atelier bruitage mené par Marie Denizot. On peut également visionner le travail de sonorisation d’une séquence de Blow Out de Brian De Palma réalisé à une autre occasion par des lycéens et des apprentis de la région.

Il existe par ailleurs de nombreux reportages aussi intéressants qu’amusants sur les métiers de bruiteur.euse et de sound-designer, comme la série de podcasts Ecouter le cinéma que leur a consacré Laetitia Duart pour Arte Radio en 2019, la série de vidéos Les coulisses du son produites pendant l’été 2019 par Télérama, ou encore le reportage Dans l’ombre, les bruiteurs de cinéma en danger, réalisé par Elodie Font pour Boxsons en 2017.

Faire parler un lieu : Le jardin sonore par Ambre Lavandier

Dans le cadre du dispositif « C’est mon patrimoine », l’artiste Ambre Lavandier a été invitée par l’IMEC (Institut Mémoires des Écritures Contemporaines) à imaginer un atelier sonore avec les jeunes du centre d’animation AMVD de Caen. Ils ont ensemble créé un jardin sonore installé dans le parc de l’abbaye d’Ardenne au début de l’été 2019. Les enfants ont eu pour mission de faire parler ce lieu d’Histoire rempli d’histoires, abritant des milliers de manuscrits d’œuvres littéraires et poétiques. Pour cela, Ambre Lavandier leur a proposé plusieurs petits dispositifs. Dans une première approche du lieu et du matériel de prise de son, les enfants équipés d’un casque et d’un enregistreur sont parti.e.s à la chasse aux sons dans l’enceinte de l’abbaye, avec chacun.e en poche une consigne : « un son rigolo », « un son riquiqui », « un son qui vole », « un son qui rebondit », « un son plus grand que moi »… Elle leur a ensuite proposé de faire parler les livres. Par des lectures, des jeux de voix, des mises en son de texte, mais aussi en malmenant l’objet, iels ont fait l’expérience d’épuiser les possibilités de sons que peuvent produire un livre.

Les enfants ont également questionné les hommes et les femmes qui font ce lieu en y travaillant tous les jours. Archivistes, historien, jardinier… Tout le monde partage ses souvenirs de lecture, ses impressions sur le lieu, il est question de poésie, de pokemon et des poissons du grand bassin.
Après avoir parcouru l’abbaye, iels s’adressent aux futur.e.s visiteur.euse.s du jardin sonore à travers le micro et leur livrent les anecdotes et les secrets du lieu. Iels ont pour consigne de décrire le plus précisément ce qu’iels voient, si bien que les auditeur.rice.s pourraient avoir l’impression de déambuler dans ce lieu immense sans même quitter le jardin. Bien sûr, tous les ajouts imaginaires sont permis…
À la fin de l’atelier, quatre points d’écoute ont été installés à travers le jardin de l’abbaye d’Ardenne durant le mois d’août et lors des Journées du Patrimoine. Les visiteur.euse.s-promeneur.euse.s, accompagné.e.s d’une carte réalisée par les jeunes, se sont laissé.e.s interpeller par leurs voix et leurs histoires. Au milieu du parcours, on entend des questions : « Qu’est-ce que tu fais là ? », « C’est quoi le dernier livre que tu as lu ? », « Combien tu as de livres chez toi ? », « Est-ce que c’est ta vraie couleur…? »…

Ré-inventer le réel : Demain s’ouvre au pied-de-biche par Alexandre Plank

En résidence d’artiste au lycée Jean-Marie Le Bris de Douarnenez en 2017, Alexandre Plank, réalisateur de fictions radiophoniques, notamment pour France Culture, a accompagné les élèves d’une classe de 1ère dans la réalisation d’une fiction radiophonique. Alors que l’année est marquée par l’élection présidentielle, Alexandre Plank leur propose de découvrir l’univers de la radio en se questionnant sur le fait politique.

Les élèves ont ainsi imaginé qu’aucun.e des citoyen.ne.s de Douarnenez ne s’était rendu.e aux urnes le jour des élections : l’État rompt alors tous ses liens avec la ville, qui fait sécession. Les adolescent.es vont à la rencontre des habitant.e.s de Douarnenez, leurs camarades, les enfants, les résident.e.s de la maison de retraite, et s’interrogent ensemble sur leur ville et leurs aspirations. Mu.e.s par le désir de proposer de nouvelles alternatives et d’autres manières de vivre ensemble, iels fouillent le passé de la ville et ré-inventent joyeusement le monde de demain. Une utopie radiophonique pleine d’humour dans lequel ils témoignent des difficultés à faire société, comme de celles qu’ils ont rencontrés pendant le tournage.

L’atelier a donné lieu à une émission de radio, Demain et puis quoi… ?, enregistré en direct et en public à la médiathèque de Douarnenez, avec des invité.es, des textes mis en musique et des reportages, ainsi qu’à une création sonore de 45 minutes, Demain s’ouvre au pied-de-biche. L’expérience a également été documentée sur un blog dédié.

Cartographier son quartier : Chapelle Baw par le collectif MU

Chapelle Baw est un parcours sonore géolocalisé réalisé en 2018 par les élèves de la classe de 4ème Sonnet du Collège Daniel Mayer situé dans le 18ème arrondissement de Paris. Iels ont choisis d’interroger la vie et les transformations urbaines du quartier, en partant à la rencontre de ses habitant.e.s et de son environnement sonore. Accompagné.e.s par Lucie Bortot, Antoine Bougeard, Luce Lenoir et Simon Pochet du collectif MU, et leurs professeurs d’histoire-géographie et de musique, les élèves ont arpenté les lieux qu’iels fréquentent et sont allé.e.s à la découverte d’endroits méconnus. Initié.e.s à plusieurs techniques d’enregistrement, iels ont réalisé des entretiens, des paysages sonores et des compositions musicales.
A travers de courtes créations sonores, iels donnent ainsi à entendre leur quotidien, racontent le passé et questionnent le futur d’une aire urbaine en plein bouleversement Elles ont ensuite été mises en espace sur l’application pour smartphone SoundWays, développé par le collectif MU. Sans point de départ ou d’arrivée, le parcours sonore propose à l’auditeur.rice une déambulation libre et une écoute spatialisée en fonction de son trajet, de son orientation et de sa géolocalisation dans le quartier. Traversant des « bulles » sonores, iel réalise un montage avec son propre corps : ce sont ses déplacements qui font s’entremêler ou se succéder les différentes créations des adolescents. Le parcours peut également être effectué virtuellement depuis chez soi.

Donner à entendre les images : les ateliers d’audio-description par Bruno Darles

Depuis dix ans, Bruno Darles, professeur de cinéma-audiovisuel et d’arts appliqués au lycée Saint-Nicolas à Paris, mène avec ses élèves des ateliers d’audio description. Cette technique permet de rendre accessible des films à des personnes non- ou mal-voyantes, à travers une voix-off entrelacée à la bande sonore qui donne à entendre ce que celle-ci ne permet pas de saisir de la situation et de la mise en scène.

Chaque année, des élèves du lycée Saint-Nicolas et de l’institut National des Jeunes Aveugles travaillent ainsi ensemble à l’écriture, l’enregistrement et le montage de l’audio description d’un court-métrage.

A partir de nombreux visionnages, iels s’appuient sur leurs expériences mutuelles du film pour déterminer quels éléments visuels nécessitent d’être signifiés. Un exercice d’autant plus complexe puisqu’il s’agit d’enregistrer une voix-off suffisamment concise, claire et précise, qui devra se mêler à la bande sonore du film sans en gêner le déroulement, en trouvant des indications simples et évocatrices sur le décor, l’expression, la démarche ou les costumes des personnages, les cadres et les mouvements de caméra… Ne pouvant tout décrire, les élèves sont alors confronté.e.s à des choix difficiles.

Cette rencontre et les échanges qui en découlent devant l’écran donnent progressivement accès au film aux jeunes non- et mal-voyant.e.s et les impliquent en première ligne dans la création d’un contenu qui leur est destiné. Ils révèlent en même temps aux élèves voyant.e.s tous le sens et les sensations qui passent par la bande sonore et qui ne sera pas nécessaire de redoubler dans le texte enregistré.

Pour Bruno Darles, audio-décrire un film fut d’abord un moyen de travailler des questions de cinéma. Cette pratique constitue en effet un véritable travail d’analyse filmique, qui dépasse la simple description des actions à l’image et nécessite de comprendre les enjeux du film pour transmettre les intentions de réalisation.
A la suite d’un partenariat avec le festival international du court-métrage de Clermont-Ferrand, Bruno Darles coordonne depuis 2014 durant l’événement des séances audio description ouvertes à tou.te.s, et y invite chaque année d’autres établissements scolaires à audio décrire des films sélectionnés avec l’équipe du festival. Des séances qui ouvrent en outre à des spectateur.trice.s non- ou mal-voyant.e.s le champ du court-métrage, où l’audio description est peu développée.

En décembre 2014, le Fil des images réalisait un reportage sur la première rencontre entre les deux classes, réunies pour finaliser leur travail commun d’audio description du court-métrage Les heures blanches de Karim Bensalah, accompagné par la scénariste et audio descriptrice Marie Diagne.

Boris Gobin

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