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Table ronde

La nécessité d’une stratégie nationale d’éducation aux images articulée avec les territoires

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Organisées par Normandie Images et l’association des Pôles régionaux, en partenariat avec le CNC et la Ville de Rouen, la Rencontre nationale des Pôles régionaux d’éducation aux images s’est tenue les 16 et 17 mars 2026 sous le titre : “Le temps des regards”. Découvrez la synthèse écrite et la captation vidéo du premier temps fort de la rencontre autour du thème : “La nécessité d’une stratégie nationale d’éducation aux images articulée avec les territoires”.

Publié le 06/05/2026, Mis à jour le 06/05/2026

À l’heure où le rapport aux images traverse toute la société, professionnel·les du cinéma, représentant·es institutionnel·les et acteur·rices de terrain ont confronté leurs visions autour d’un enjeu central : la nécessité d’une stratégie nationale d’éducation aux images articulée avec les territoires.
Entre constats lucides et appels à l’action, la table ronde dessine les contours d’un chantier devenu décisif.

Modération :
William Benedetto, Directeur du cinéma L’Alhambra à Marseille

Intervenant·es : 

  • Daphné Bruneau, Direction des publics et des territoires du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) ;
  • Aurélie Delage, Exploitante du cinéma Lumière à Vierzon et Présidente de la Commission Éducation aux images à la Fédération nationale des Cinémas français (FNCF) ;
  • Emmanuel Ethis, Délégué interministériel à l’éducation artistique et culturelle ;
  • Philippe Germain, Directeur de Ciclic et porte parole de l’association des Pôles régionaux d’éducation aux images ;
  • Delphine Lizot, Déléguée générale de l’Archipel des Lucioles
  • Olivier Meneux, Coordinateur général de la Fédération de l’Action Culturelle Cinématographique (FACC) ;
  • Catherine Morin Desailly, Présidente de la Commission Culture et Patrimoine de la Région Normandie et Sénatrice.

 

Captation vidéo 

Synthèse écrite 

Éducation aux images : le temps de la coalition ? Dès l’ouverture de la table ronde, les intervenant·es ont posé un constat commun : celui d’un besoin de structuration à la fois globale et ancrée localement, tout en affirmant la nécessité de « travailler sur le commun, sur ce qui nous réunit » :  le modèle français existe, mais doit désormais évoluer vers une logique plus collective et coordonnée.
Chacun·e, à tour de rôle, a interrogé les contours et les conditions de mise en œuvre d’une telle stratégie.

 

Partie 1 |  État des lieux et points de vues des participant·es

En ouverture, William Benedetto, directeur de cinéma, rappelle l’ampleur du réseau existant en France. Il souligne la densité du maillage territorial et la multiplicité des acteur·rices impliqué·es, évoquant « une armée qui œuvre jusqu’au plus profond des territoires » .

Cette structuration repose sur une coopération entre l’État et les collectivités, que Catherine Morin-Desailly, sénatrice et présidente de la Commission Culture et Patrimoine de la Région Normandie, décrit comme en transformation.
Elle inscrit la réflexion dans une perspective institutionnelle, rappelant l’importance d’un cadre politique structurant, capable de donner une direction tout en tenant compte des spécificités territoriales. 

Selon elle, l’articulation entre vision nationale et déclinaisons locales repose sur un équilibre essentiel : « moins dans une dimension descendante, mais plus dans une dimension de partenariat ». Elle rappelle le rôle fédérateur des collectivités tout en appelant à renforcer les liens et les espaces de dialogue entre acteurs publics : « Il faut plus que jamais que nous soyons réunis. »

 

“Le collectif qui doit triompher”

Emmanuel Ethis, délégué interministériel à l’éducation artistique et culturelle, met en avant un déficit de vision collective dans l’action publique. Pour lui le constat est clair : « chacun essaie d’exprimer ce qu’il fait […] sans jamais essayer d’imaginer ce qu’est vraiment le collectif qui doit triompher ». 

Il ne s’agit plus seulement d’additionner des dispositifs, mais de penser une vision commune. Une réflexion qui dépasse le cadre institutionnel pour toucher à la manière dont une société se construit : « c’est quoi nos vies, comment on se les raconte et comment on refait ensemble ce collectif ».

 

Le rôle central des salles de cinéma et des réseaux de coordination

Au cœur des échanges, la place des salles de cinéma s’impose comme une évidence.  Emmanuel Ethis rappelle le rôle déterminant des dispositifs scolaires, soulignant que « 37 % des enfants en France vont au cinéma pour la première fois uniquement par le biais de l’école. »

Une réalité qui confère une responsabilité majeure aux politiques éducatives : « cette première fois sera déterminante pour le reste de la carrière de spectateur ».
Pour lui, l’objectif est de garantir que « 100 % des enfants devraient avoir accès à une salle de cinéma tout au long de leur vie et de leur scolarité » et énonce une conviction : « la salle de cinéma est le plus puissant des outils de démocratisation culturelle ».

Dans la continuité, Delphine Lizot, déléguée générale de l’Archipel des Lucioles, souligne le rôle des réseaux de coordination. Elle décrit leur mission comme un équilibre entre valorisation des initiatives locales et structuration nationale : « Coordonner, c’est trouver le juste équilibre entre les actions de terrain et une expertise partagée. »

 

Des acteur·rices fragilisé·es, un modèle à transformer

Plusieurs intervenant·es soulignent les tensions qui traversent aujourd’hui le secteur. Entre incertitudes budgétaires, dépendance aux financements publics et fragilisation progressive des acteur·rices de terrain, les conditions de mise en œuvre apparaissent de plus en plus précaires. Cette réalité renforce la nécessité d’une stratégie coordonnée, capable de sécuriser les actions existantes tout en ouvrant de nouvelles perspectives.

Philippe Germain, Directeur de Ciclic et porte-parole de l’association des Pôles, évoque une « réelle précarisation des acteurs » et « une baisse un peu alarmante des dispositifs », tout en notant des signaux encourageants. Il observe notamment que « les gens commencent à se saisir de cette question […] en essayant de réfléchir à un nous collectif ».
Il appelle à une transformation du modèle, posant notamment « la question de l’évaluation et de l’efficience des politiques publiques » : comment mesurer « l’impact et l’efficacité » des actions sur le long terme ? Il esquisse également une évolution du rôle de l’État, « moins prescripteur et peut-être plus stratège », construit « avec les territoires ».

 

Des inégalités concrètes dans la mise en œuvre

Du côté des exploitant·es, et se référant aux annonces récentes du gouvernement, Aurélie Delage, cinéma Lumière à Vierzon et présidente de la Commission Éducation aux images à la FNCF, met en avant les écarts de mise en œuvre : « disparité de fonctionnement », difficulté à comprendre « comment ça se traduit » concrètement sur le terrain. Elle insiste sur la nécessité d’une « politique unitaire », tout en rejoignant les interrogations sur l’évaluation et les attentes exprimées notamment par le CNC. Elle insiste sur l’importance des retours d’expérience : « les remontées […] sont absolument essentielles ».

 

Une logique de coalition entre acteur·rices

Au-delà des ajustements techniques, certain·es participant·es évoquent une évolution plus profonde. Olivier Meneux, coordinateur de la FACC, insiste sur la nécessité de dépasser les logiques sectorielles.
Il décrit une évolution vers des formes de coopération élargies : « Une coalition est plus importante qu’une division. » et met en avant la notion de service public comme cadre commun.
Selon lui, les acteur·rices partagent désormais des enjeux qui dépassent leurs intérêts propres. Dans cette perspective, il appelle à multiplier les espaces de dialogue et à inventer de nouvelles formes d’organisation collective.

 

Un moment charnière pour repenser une politique nationale … et réapprendre à regarder

La réflexion s’élargit à l’ensemble de la société. Daphné Bruneau, Direction des publics et des territoires du CNC, propose une lecture à la fois stratégique et sensible du moment actuel.
Elle évoque un contexte où « les planètes s’alignent » dans un moment inédit : « on n’a jamais connu ça […] deux ministres qui parlent d’une même voix » et une prise de conscience collective du « rapport aux écrans » qui concerne « toute la société ». 

Car au-delà du contexte politique, c’est une mutation profonde qui est à l’œuvre :
« qu’est-ce qu’une image ? […] qu’est-ce qu’un regard ? ». Comment distinguer une « œuvre » d’un « flux » ?, ou encore, retrouver la capacité à « ressentir face à une œuvre » ? Des questions devenues essentielles face à une société fragmentée par les écrans et des « algorithmes qui isolent chacun dans son point de vue. »
Aussi, Daphné Bruneau pose la question « comment apprend-on à relever la tête ? ».

Cette réflexion renvoie à une interrogation fondamentale : au-delà de l’accès, l’enjeu devient celui de la qualité de l’attention, de la capacité à distinguer, à ressentir et à interpréter. L’éducation aux images ne vise pas seulement la transmission d’un savoir, mais participe à la construction d’un rapport au monde.

 

Faire oeuvre de pédagogie

« Aujourd’hui, il faut vraiment aller sur le terrain partout pour faire oeuvre de pédagogie, pour dire qu’est-ce que c’est que la culture aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’elle apporte à notre société ? Qu’est-ce qu’elle donne à nos citoyens ? […] au CNC, on défend le cinéma, c’est l’art le plus populaire. Donc, on a des arguments. »

Pour elle, le cinéma constitue un levier essentiel, à la fois « lieu d’échange » et outil pour « co-construire ». « Ce n’est plus une évidence aujourd’hui, faire le choix de la culture, c’est un choix politique au sens fort du terme ». 

 

Sensibiliser les citoyen·nes 

William Benedetto  interroge le manque de connaissance et d’appropriation des dispositifs culturels par les citoyen·nes, notamment dans des territoires marqués par une forte abstention : « il y a peut-être beaucoup de méconnaissance de la part des usagers de ces dispositifs ».

À partir d’exemples concrets sur le terrain, il observe que le dialogue permet de recréer du lien et du sens : « quand vous leur expliquez […] qu’il y a […] de l’argent public […], j’ai l’impression qu’effectivement […] vous reconnectez quelque chose ».

Il s’inquiète cependant d’un contexte de défiance généralisée et de fragilisation : « il y a des attaques […] pour fragiliser quand même cet édifice » et évoque un climat où « tout est équivalent », alimentant un « ras-le-bol généralisé ».

Son enjeu principal est donc de mieux faire comprendre et reconnaître ces actions : « comment faire pour que les citoyens […] aient conscience de leur importance » , et éviter qu’elles « disparaissent […] du jour au lendemain ».

Enfin, il insiste sur la nécessité de renforcer l’expérience culturelle elle-même, notamment au cinéma : « on a aussi besoin […] de réfléchir à comment […] l’expérience de la rencontre peut avoir lieu », car « si elle n’a pas lieu, […] il y a quelque chose qui est loupé ».

 

Valoriser les partenariats et rappeler le rôle essentiel des financements publics

Daphné Bruneau souligne un déficit de reconnaissance du rôle des collectivités dans ces dispositifs : « il y a aussi un problème de valorisation […] de l’engagement des collectivités ». Elle évoque des solutions concrètes, comme la création d’outils de communication : « un kit de communication […] où on pourra insérer les logos des collectivités partenaires ».

Son message central est de rappeler que ces dispositifs reposent entièrement sur des financements publics : « si la DRAC […] et la collectivité […] ne mettait pas de l’argent, Ma Classe au cinéma n’existerait pas ».

Elle insiste également sur la nature profondément partenariale du dispositif avec une gouvernance nationale mais une mise en œuvre locale. Elle souligne l’importance des articulations entre niveaux national et territorial : sans les acteurs locaux, « il ne se passerait rien » et une coordination nationale seule « n’aurait aucun sens ».

 

Mieux connaître et reconnaître les politiques publiques

En réponse à certains propos, Catherine Morin-Desailly se dit surprise que certain·es ignorent encore l’existence des dispositifs. Elle appelle à une prise de conscience : « on a besoin collectivement de prendre conscience […] de tous les efforts qui sont faits ». Elle insiste sur l’idée que : « nous sommes les maillons d’une chaîne de solidarité ».

En tant qu’élue, elle rappelle la réalité des arbitrages budgétaires : « quand on fait le choix d’aller vers la culture […] c’est au détriment aussi d’autres politiques publiques ». Elle souligne la difficulté de ces choix : « tout est important », qu’il s’agisse de « la santé », « la sécurité » ou « l’emploi ». Elle réaffirme toutefois le rôle fondamental de la culture et de l’éducation : « les deux piliers fondamentaux », essentiels pour lutter contre « l’ignorance ».

 

Ce premier tour de table fait apparaître une nécessité d’évolution. La coordination entre acteur·rices, l’évaluation des dispositifs et la mise en place de parcours cohérents pour le public sont identifiées comme des priorités. L’enjeu est désormais de passer d’une juxtaposition d’initiatives à une véritable stratégie partagée, fondée sur une logique de coalition.

Partie 2 | Médiation, accompagnement et évaluation

Dans la seconde partie de la table ronde, les intervenant·es approfondissent les enjeux de réception des œuvres, de médiation et de reconnaissance du service public. Au-delà de la structuration des politiques, la question centrale devient celle de l’appropriation par les publics de ces actions, dans un contexte de transformation profonde des usages et des rapports aux images.

 

Les effets des usages numériques chez les jeunes

Catherine Morin-Desailly élargit la discussion en rappelant que le cinéma ne se limite pas au visuel : « le cinéma, c’est des images, mais aussi […] du son ». Elle alerte sur une culture trop centrée sur l’image : « notre monde est plutôt rétinien », au détriment de l’écoute.
Elle souligne les conséquences des usages numériques sur les jeunes : « du son aussi compressé […] qui va détruire […] l’écoute ». Pour elle, il existe « un vrai enjeu » à la fois éducatif et sanitaire, touchant à « l’hygiène […] et la santé mentale ».

Elle replace ces questions dans un contexte géopolitique et informationnel, et décrit la situation actuelle comme un « enjeu de civilisation » et alerte sur les risques liés aux écrans : « les jeunes […] sont vraiment accrochés à leurs écrans ». 

Face à ces menaces, elle affirme : « il y a une urgence absolue à réagir ». Cela passe par des outils alternatifs aux grandes plateformes et une législation adaptée : « se doter d’une législation ad hoc pour protéger nos jeunes ».

Elle insiste aussi sur une responsabilité collective : « on a tous aussi à être éduqués à l’image », les adultes étant également concernés.

Elle conclut sur la gravité de la situation : « nous sommes vraiment à la croisée des civilisations ». Sans réaction collective, elle prévient : « si on ne fait rien […] nous ne sommes pas très bien partis ».

 

Une “bataille de l’attention” cumulative

Olivier Meneux replace les enjeux actuels dans une évolution longue des médias :
la télévision visait à « capturer le temps de cerveau », puis « les réseaux sociaux […] ont enchaîné en polarisant nos esprits », et aujourd’hui « les algorithmes capturent nos attentions ». Il insiste sur le fait que ces phénomènes s’additionnent : « ce ne sont pas des phénomènes qui se substituent […], ils sont cumulatifs », créant une situation complexe qu’il rapproche d’une « bataille cognitive ».

Face à cette situation, il souligne la nécessité d’un accompagnement : « nous sommes concernés […] par […] comment accompagner les regards, les écoutes ». Cet accompagnement repose avant tout sur des acteur·es intermédiaires : « les enseignants, […] les médiateurs […] les médiathécaires […] les artistes intervenants ».

Il alerte sur les difficultés croissantes rencontrées par ces acteur·rices : « eux-mêmes éprouvent des difficultés à intervenir sur certains sujets ». Il évoque notamment des phénomènes d’autocensure, notamment chez les enseignant·es qui doivent être « renforcés […] légitimés et reconnus ».

Il illustre ces tensions par des cas de contestation : certains films peuvent être « quasiment censurés » malgré leur validation institutionnelle, et les intervenant·es peuvent faire face à des publics « particulièrement hostiles ».

 

L’importance décisive de l’intermédiation artistique

Pour Olivier Meneux, l’enjeu central est de prendre soin de ces relais essentiels : « prendre bien soin de ces intermédiaires de la relation, parce que c’est eux qui portent les dispositifs ». Cela inclut une reconnaissance institutionnelle et professionnelle : « la rémunération des intervenants », « leur travail […] considéré comme un travail pédagogique artistique ». Il dénonce aussi une précarisation : les artistes deviennent parfois de simples « prestataires de service », ce qui fragilise leur rôle.

Il insiste sur l’impact concret de la rencontre avec les artistes. Il montre que l’expérience change profondément selon la présence de médiation : « les élèves ne voyaient pas le même dispositif et ne rencontraient pas les œuvres de la même façon ». Cette intermédiation transforme la réception : ce n’est plus « une sortie » ou « un loisir », mais « un moment […] de partage ».

Il valorise aussi la liberté de parole des intervenant·es, capables de proposer un regard critique et d’engager le dialogue avec les élèves.

Dans cette logique, William Benedetto souligne la diversité des pratiques locales : « Il y a énormément d’innovations dans les territoires » et appelle à mieux documenter et valoriser ces initiatives.

 

Réaffirmer les fondamentaux de l’éducation artistique et culturelle

Emmanuel Ethis rappelle les bases de l’éducation artistique et culturelle : « ce sont bien trois piliers […] essentiels », notamment « celui de la […] connaissance » et de la culture cinématographique. Il interroge la place actuelle de cette culture : la France a été « une France de la cinéphilie », elle l’est « peut-être un peu moins qu’avant ».

Il introduit une réflexion sur la représentation du cinéma dans la société. Il constate un paradoxe : alors que la France dispose d’une forte culture cinématographique, les films montrent peu les salles de cinéma : « Vous avez à peine dix extraits de spectateurs dans une salle de cinéma ».
Selon lui, cette absence participe à une dévalorisation symbolique des pratiques culturelles. « Si on veut se valoriser, […] il faut aussi […] valoriser une pratique et […] la montrer ».

 

Former, structurer, massifier

Les intervenant·es convergent sur la nécessité de renforcer la formation. 

Daphné Bruneau met en avant la cohérence du plan d’éducation au cinéma [rapport Geffray]. Elle insiste particulièrement sur la première mesure « la plus forte et fondamentale » et qui « induit toutes les autres mesures », notamment la formation obligatoire des enseignant·es. [Mesure 1 : adosser l’éducation au cinéma et à l’image aux programmes d’enseignement, notamment au collège] 

Elle souligne que cette structuration permettra de systématiser la formation des enseignant·es et de stabiliser les dispositifs. 

Elle évoque également une montée en puissance des initiatives : « C’est un moment historique. » Elle souligne une forte mobilisation collective et conclut sur une dynamique positive : « ce sera plutôt une belle histoire qu’on est en train d’écrire ».

 

Expérimenter des extensions des dispositifs culturels

Daphné Bruneau élargit la discussion en évoquant une initiative inspirée du cinéma vers le livre : « en région Centre, ils ont […] créé Lycéens, apprentis, livres et auteurs d’aujourd’hui ». Cette démarche illustre une logique de transposition entre champs culturels.

De son côté, Philippe Germain réaffirme l’implication des jeunes dans les choix. Il insiste sur l’importance de cette approche : « le pair au pair […] c’est très important », permettant une meilleure appropriation par les jeunes.

Il défend également la nécessité de « mieux sensibiliser les créateurs à la problématique des publics, des jeunes ». Pour lui, produire implique une réflexion sur la réception : « il faut aussi réfléchir à […] pour qui tu produis ». Il cite notamment  un exemple suédois parlant : des acteurs publics sont allés directement interroger les jeunes (« pourquoi vous regardez pas la télé ? »), ce qui a permis de « reconnecter avec un certain nombre de public ». Cette démarche montre l’importance de l’écoute et de l’adaptation, sans renoncer à l’exigence des propositions.

 

Évaluer et ajuster les dispositifs culturels

Philippe Germain insiste sur la nécessité d’une réflexion continue : « évaluation », « efficience » et capacité à « reconnecter les dispositifs ». Il appelle à dépasser une vision abstraite de la création pour intégrer ses effets réels. Enfin, il nuance son propos en rappelant un principe essentiel : « tout en garantissant […] de donner les moyens pour faire les œuvres ». Il s’agit donc de concilier liberté de création et responsabilité envers les publics.

 

Impliquer et responsabiliser tous·tes les acteur·rices 

Delphine Lizot  insiste sur l’importance de rester dans une dynamique collective autour de l’éducation aux images en rappelant qu’il faut « la jouer collective » et « rester mobilisés et fédérés autour de ces enjeux ». Elle défend une approche inclusive : « impliquer […] tous les acteurs, les actrices de cet écosystème », en citant « les coordinations […] les exploitants, les enseignants, les cinéastes, les créateurs, les élèves ».

Selon elle, cette mobilisation passe par la responsabilisation : il faut que chacun·e « se sente impliqué pleinement ». Cela suppose de leur donner un rôle actif, notamment à travers des choix concrets : pour les enseignant·es : « qu’ils soient […] impliqués dans les choix de programmation à l’échelle des départements » ; pour les élèves : leur permettre d’intervenir dans « le choix des films qu’ils vont aller voir ». 

Elle illustre son propos avec une initiative concrète menée dans les Hauts-de-Seine, où des collégien·nes participent à la programmation d’un film dans le dispositif Collège au cinéma. Ce type d’initiative d’implication directe des élèves dans le choix des films se retrouve porté par d’autres coordinations. Elle conclut que l’implication des enseignant·es et des élèves constitue « une façon de travailler la programmation différemment », même si les grandes orientations restent définies au niveau national.

Cette seconde séquence a permis de déplacer le regard : autre que la structuration, c’est aussi l’appropriation qui est en jeu. Visibilité, médiation, formation et implication de tous·tes les acteur·rices apparaissent comme les conditions d’une politique d’éducation aux images capable de répondre aux mutations contemporaines et de s’inscrire dans une véritable logique de coalition.

Partie 3 | Échanges avec la salle : conditions de terrain et mise en œuvre, l’épreuve du réel

Dans cette troisième séquence, les échanges avec la salle replacent le débat dans les conditions concrètes de mise en œuvre. Enseignant·es, universitaires et professionnel·les interrogent la faisabilité des ambitions affichées.

 

La formation des enseignant·es

Un enseignant alerte sur les difficultés de mise en œuvre : « Les dispositifs reposent sur les enseignants et qui, en termes de formation, depuis quelques années, ont des soucis… la formation maintenant n’est plus aussi aisée qu’auparavant. » et exprime une réserve sur l’optimisme entourant les réformes en cours, jugé « un petit peu trop précoce ».
En réponse, Daphné Bruneau (CNC) évoque une dynamique en cours, avec une mobilisation des académies et une structuration nationale renforcée : « On a des académies qui nous approchent pour voir comment mettre en œuvre des plans de formation ». Elle insiste sur un contexte inédit, marqué par une convergence institutionnelle : « C’est un moment historique […] on attendait ça depuis quarante ans. »

 

Le rôle des INSPÉ (Instituts nationaux supérieur du professorat et de l’éducation)

La question des INSPÉ et de la formation suscitent des critiques, appelant à une réforme plus structurée et mieux dotée. Catherine Morin-Desailly dénonce ici des insuffisances structurelles : « La formation initiale et continue n’est pas au rendez-vous. » Elle appelle à une réforme en profondeur, incluant moyens, contenus et évaluation : « Il faut qu’il y ait les budgets dédiés, les heures et des évaluations régulières. » Elle souligne également un décalage entre les obligations légales et leur application effective.

En retour, Daphné Bruneau et Emmanuel Ethis indiquent que des évolutions sont en cours, notamment à travers la réécriture des programmes de formation des enseignant·es et l’instauration “d’un cadre commun au niveau national”.

 

L’évaluation des dispositifs : l’importance d’une évaluation mixte, quantitative et qualitative

La question de l’évaluation fait l’objet d’un débat approfondi, notamment à travers l’intervention de l’universitaire Christian Dutertre. Il met en garde contre une approche dominée par les indicateurs chiffrés : « Derrière ces indicateurs quantitatifs […] s’inscrit rapidement une logique gestionnaire. » Il appelle à intégrer davantage les expériences de terrain : « Si on ne relie pas l’évaluation à des échanges d’expérience sur le travail, on n’arrive pas à progresser. »

En réponse, Olivier Meneux souligne l’importance de mieux comprendre les usages : « Quand on parle de chiffres, on ne dit pas grand-chose. » Il met en avant le rôle central des intermédiaires (enseignant·es, exploitant·es, médiateur·rices), considéré·es comme les véritables opérateur·rices de la politique publique. Il rappelle l’importance de créer des espaces de dialogue et d’observation, suivant l’exemple des enquêtes menées par l’Observatoire national de l’action culturelle cinématographique [Article Panorama National 2024-2025].

« Si vous créez un dispositif, pensez à son évaluation. Qu’est-ce qu’on cherche à atteindre au moment où on crée ce dispositif ? ». 

Philippe Germain insiste sur l’importance de la mesure combinée : « Il faut à la fois mixer une évaluation quantitative, mais aussi sur l’efficience des politiques publiques… donner la parole aux gens et entendre leurs retours critiques. »
Il parle ici de la nécessité de repenser les finalités des dispositifs et critique une logique de production continue sans réflexion sur les finalités, appelant à une « révolution » dans la conception et intégrant dès l’origine des objectifs clairs, des critères d’évaluation et une écoute accrue des bénéficiaires.

 

La sensibilisation des acteur·rices

Dans le public, Carole Desbarats, ancienne enseignante de cinéma très impliquée dans les dispositifs d’éducation aux images, souligne un moment historique : « C’est la deuxième fois qu’on se trouve dans une configuration très heureuse où deux ministres Éducation et Culture sont main dans la main pour faire avancer l’éducation à l’image. » Elle note cependant des crises multiples : « On est en crise idéologique, on est en crise politique, on est en crise de la transmission. »

Elle pointe un obstacle majeur : « Le réel, souvent pour un enseignant, ce n’est pas la salle de cinéma, ce ne sont pas les élèves… le réel, c’est l’administration de l’Éducation nationaletout ce qui est fait contre l’action de vouloir montrer des films. »
Elle propose une solution : « Il faudrait sensibiliser les personnels de direction à ce qu’’est l’éducation au regard… c’est aussi important que les maths et le français. », car ces intermédiaires peuvent constituer tout autant un frein ou un levier décisif dans la mise en œuvre.

Des évolutions législatives sont évoquées. Catherine Morin-Desailly rappelle l’adoption récente d’une loi intégrant l’éducation aux images dans le projet d’établissement qui dorénavant « doit comporter un volet numérique et d’éducation aux images. » Cette mesure vise à inscrire ces enjeux dans le fonctionnement même des établissements scolaires, en impliquant l’ensemble de la communauté éducative.

Enfin, la question de la formation ne concerne pas uniquement les enseignant·es. Emmanuel Ethis souligne l’importance de sensibiliser les élus. Il annonce des projets de formation dédiés, visant à renforcer leur capacité à porter ces politiques.

 

Cette dernière partie ancre le débat dans le réel. Elle souligne que la dynamique de coalition évoquée précédemment ne pourra se concrétiser sans une prise en compte fine des conditions de terrain. Formation, reconnaissance des acteur·res intermédiaires et transformation des modes d’évaluation apparaissent comme des leviers essentiels pour assurer l’effectivité des politiques d’éducation aux images.

En conclusion : un chantier ouvert

Au-delà des enjeux culturels et pédagogiques, les échanges ont rappelé que l’éducation aux images touche au cœur du projet démocratique. Former des spectateur·rices, c’est aussi former des citoyen·nes capables de comprendre, d’interpréter et de questionner les récits qui structurent la société. 

Cette table ronde a fait émerger un constat partagé : l’éducation aux images en France repose sur un écosystème riche et engagé, mais encore trop fragmenté. Entre ambitions nationales et réalités de terrain, les enjeux de formation, de coordination et de reconnaissance des acteur·rices apparaissent comme déterminants.

Toutes et tous s’accordent sur la nécessité de consolider la coopération entre institutions, territoires et professionnels, tout en recentrant les dispositifs sur l’expérience et les réalités des publics. Dans un contexte de transformation des usages et de crise de l’attention, l’éducation aux images s’impose comme un levier essentiel pour former des citoyen·nes capables de décrypter le monde qui les entoure.

Reste désormais à transformer cette dynamique collective en actions concrètes et durables.