La Rencontre nationale des Pôles régionaux d’éducation aux images 2026, qui s’est tenue en mars à Rouen, avait pour titre : “Le temps des regards”. Découvrez la synthèse écrite et la captation vidéo de la table ronde éponyme.
Publié le 08/06/2026, Mis à jour le 08/06/2026
Face à des phénomènes comme le “scrolling compulsif” ou la “peur de rater quelque chose”, notre rapport au temps semble s’être transformé et notre attention se trouve comme fragmentée. Comment alors préserver l’expérience du cinéma ?
La table ronde « Le temps des regards » propose de dépasser la panique morale entourant les écrans et d’interroger les réalités des jeunes et nos pratiques éducatives. Tour à tour les intervenant·es déconstruisent l’idée d’une jeunesse inattentive et plaident pour une éducation aux images fondée sur le désir de cinéma et le lien intergénérationnel et interculturel.
De la reconnaissance des cultures juvéniles à l’affirmation d’une démocratie culturelle horizontale, cette synthèse explore les pistes d’une transmission rénovée.
Modération :
- Jean-Marie Vinclair, responsable éducation aux images à Normandie Images.
Intervenant·es :
- Mélanie Boissonneau, enseignante-chercheuse en cinéma et audiovisuel à l’Université Sorbonne-Nouvelle, co-directrice du Master Didactique des images.
- Jean-Fabrice Janaudy, distributeur au sein de la société Les Acacias et exploitant du cinéma Le Vincennes.
- Benoît Labourdette, cinéaste, pédagogue, chercheur et consultant en innovation culturelle et stratégie numérique.
Captation vidéo :
Synthèse écrite
Introduction
C’est autour du titre évocateur, « Le temps des regards », que Jean-Marie Vinclair ouvre les échanges de cette table ronde, en posant une première question : « Notre pratique quotidienne de la démultiplication des écrans transforme-t-elle insidieusement notre rapport au temps ? »
Entre stories éphémères et reels publicitaires, le·la spectateur·rice d’aujourd’hui navigue par scrolling et binge-watching. Une fragmentation qui « nous entraîne peu à peu dans cette posture d’acceptation de formats rapides, au risque de modifier notre capacité à accueillir des formats plus longs. […] Le temps devient en quelque sorte fragmenté, créant une sorte de présent perpétuel où le spectateur, devenu acteur, se retrouve face à une illusion d’ubiquité, voire de disponibilité continue. »
L’abondance des propositions simultanées que nous pouvons recevoir génère une anxiété spécifique : la peur de rater quelque chose, ou FOMO en anglais (Fear Of Missing Out). Et le désir de voir, l’envie de découvrir en s’abandonnant à l’attente, semble se raréfier. Un article récent titrait avec inquiétude : « Même des étudiants en cinéma ne regardent plus de films en entier [1]».
Ces constats questionnent les professionnel·les de l’éducation aux images : comment regarder des films, aller au cinéma, avec des yeux d’aujourd’hui ? Comment peut-on s’abandonner à la contemplation ? Aller à la redécouverte d’œuvres de patrimoine ?
Jean-Marie Vinclair invite dans le même temps à la lucidité plutôt qu’à l’alarmisme. Il rappelle que les multiples pratiques numériques actuelles défrichent certainement « un chemin passionnant, avec une plus grande démocratisation des droits culturels ». Il s’agit pour les professionnel·les du cinéma et de l’éducation aux images de « permettre au public de se réapproprier son regard et d’esquisser un autre rapport au temps : un rapport qui ne subit pas le flux, mais qui incite à se poser, à créer et à diffuser ».
Pour éclairer ces questionnements, trois intervenant·es aux profils complémentaires ont pris place à la table : Mélanie Boissonneau, enseignante-chercheuse en cinéma et audiovisuel à la Sorbonne-Nouvelle ; Jean-Fabrice Janaudy, distributeur (Les Acacias) et exploitant du cinéma Le Vincennes ; Benoît Labourdette, consultant en politique culturelle, pédagogue et cinéaste.
L’échange s’ouvre sur la diffusion d’un extrait du documentaire Et si on levait les yeux ? de Gilles Vernet, invitant l’assemblée à une première pause contemplative avant d’entrer dans le vif du sujet.
« La problématique n’est pas l’attention, c’est ce à quoi on est attentif »
Première intervenante de ce débat, Mélanie Boissonneau appelle à la nuance et à la déconstruction de certaines idées reçues. Enseignante-chercheuse et formatrice sur le terrain, elle fustige ce qu’elle qualifie de « panique morale [2]» récurrente face aux nouveaux médias.
Rappelant que la société a déjà craint les flippers, les comics ou les jeux vidéo, elle souligne que les écrans ne forment pas un ensemble homogène et que les effets délétères souvent brandis ne font pas l’objet d’un consensus scientifique, en dehors des aspects physiologiques.
S’appuyant sur les travaux d’Anne Cordier, Professeure des universités en sciences de l’information et de la communication à l’université de Lorraine, elle met en garde contre la stigmatisation des jeunes, souvent taxés de générations ne pouvant plus se concentrer.
Pour elle, le problème est mal posé : « la problématique n’est pas l’attention, c’est ce à quoi on est attentif. »
À l’appui de sa démonstration, elle raconte l’anecdote d’une collégienne qui dit ne jamais regarder de films en entier, mais qui dévore sans difficulté cinq épisodes de K-dramas (séries coréennes) sous-titrés. De même, elle s’émerveille de la capacité des élèves à créer des ponts inédits, comme cette lycéenne reliant La Féline de Jacques Tourneur au cinéma Bollywood.
Mélanie Boissonneau invite donc les professionnel·les à valoriser ces pratiques innovantes plutôt que de les rejeter.
Pour illustrer son propos, elle s’appuie sur un extrait du film Rocks, réalisé en 2020 par Sarah Gavron à la suite d’une longue immersion dans un collège, qui montre des adolescentes filmant leur quotidien avec une pratique créative et spontanée sur les réseaux sociaux. « On voit à quel point aujourd’hui la richesse des ados et de leurs regards, c’est de réussir à incorporer plein de cultures différentes ».
Regards riches et diversifiés, qui sont aussi permis par la multiplicité des propositions que l’on trouve sur les écrans, nous rappelle l’intervenante.
Elle conclut en rappelant que la différence entre le temps passé sur les réseaux sociaux et celui consacré au cinéma ne tient pas à une capacité cognitive, mais au désir et à l’intérêt.
Susciter le désir par le cinéma de répertoire
Prenant la suite, Jean-Fabrice Janaudy aborde la question sous l’angle de l’exploitant et du distributeur passionné.
Son credo : pour former le regard, il faut avant tout « susciter l’intérêt ». Sa stratégie repose sur la programmation de films de répertoire choisis pour leur capacité à résonner avec le public actuel.
Il distingue trois types d’œuvres pour accrocher les jeunes spectateur·rices :
- Les classiques, ces films qui habitent l’inconscient collectif (La Soif du mal d’Orson Welles, La Règle du jeu de Jean Renoir, La Garçonnière de Billy Wilder) et dont la sortie en salle est un événement.
- Les films méconnus, mais qui offrent une représentation inédite sur un sujet intéressant les publics. Il cite l’exemple de Chronique des années de braise de Mohamed Lakhdar Hamina, ressorti cinquante ans après sa Palme d’or et qui a permis à des jeunes d’origine algérienne d’incarner l’histoire de leurs aïeux.
- Les films cultes, plus facilement identifiables pour les jeunes spectateur·rices, comme Requiem for a Dream de Daren Aronofsky, ou Dune de David Lynch.
Au-delà du choix des films, Jean-Fabrice Janaudy insiste sur la nécessité d’outiller la transmission.
Il cite la création de livrets pédagogiques ambitieux (comme celui qu’iels ont réalisé pour Le Ciel est à vous de Jean Grémillon mêlant des points de vue d’universitaires et d’intervenant·es plus jeunes qui permettent d’apporter un regard d’aujourd’hui) et d’avant-programmes diffusés avant les séances.
L’exemple de l’avant-programme co-produit par Les Acacias et l’AFCAE consacré à Henri-Georges Clouzot est éloquent : il déconstruit l’image d’un cinéaste « vieillot » pour le révéler comme un expérimentateur moderne.
En tant qu’exploitant au Vincennes, il témoigne d’une collaboration étroite avec les enseignant·es et réfute l’idée d’un défaut d’attention chez les jeunes :
« À partir du moment où on travaille avec eux […] on se rend compte que l’amour du cinéma, le fait de voir les images, de les comprendre, de les lire, ils le font très bien. » Pour lui, le remède à la fragmentation du temps est un accompagnement patient et passionné, de la maternelle jusqu’à l’université.
Pour une démocratie culturelle horizontale
Pour Benoît Labourdette, la stigmatisation des jeunes et de leurs pratiques numériques « abîme le lien ». Il rebondit sur l’intervention de Jean-Fabrice Janaudy qu’il érige en exemple : « On a chacun et chacune des cultures différentes et chacun amène la sienne en partage, c’est cela qui permet le lien et de dialoguer d’une culture à l’autre. »
Il distingue la « Culture avec un grand C », souvent instrumentalisée politiquement, de la culture au sens anthropologique, qui nous constitue. Ayant pris soin de rappeler l’existence des droits culturels qui obligent à respecter la culture de chacun·e, il souligne que les pratiques culturelles avec les réseaux sociaux représentent les pratiques culturelles principales. En revanche, « nous [professionnel·les de l’éducation aux images], nous sommes des marginaux de cette culture. On n’est pas du tout au centre (….) ».
Benoît Labourdette prône une pédagogie basée sur l’écoute. Il cite l’exercice des « filmographies collectives » en classe : demander aux élèves leur film préféré.
Loin de juger les réponses (souvent des contenus YouTube), il prend le temps de creuser, de chercher avec elleux. L’objectif n’est pas la liste, mais le processus :
« Le temps, c’est le temps du lien. C’est le temps du processus : se découvrir soi-même, oser se découvrir à l’autre. »
Cinq suggestions méthodologiques :
- Consacrer du temps à l’expression des pratiques des jeunes, leur demander ce qu’iels regardent.
- Évaluer nos propres pratiques et accepter de se remettre en question.
- Lâcher les critères de jugement : le cinéma lui-même a débuté comme une pratique de foire (strip-teases, boxe) avant d’être légitimé.
- Respecter la culture de l’autre pour tisser du lien.
- Travailler sur nos méthodes de travail entre professionnel·les en s’appuyant sur l’intelligence collective.
Pour Benoît Labourdette, l’enjeu est de sortir d’une posture de domination pour entrer dans une véritable coopération, où l’intelligence collective peut émerger.
La problématique du temps professionnel
Mélanie Boissonneau abonde dans ce sens en rappelant la nécessité de temps et d’espaces collectifs. Or, les cadres d’intervention sont malmenés par des budgets en baisse et des organisations changeantes d’une année sur l’autre.
« C’est un paradoxe : il n’y a jamais eu autant besoin d’accompagner les regards, et en même temps, on constate une raréfaction du temps à y consacrer », ajoute Jean-Marie Vinclair.
La question de la formation initiale est abordée. Les intervenant·es s’accordent pour dire qu’il est primordial que l’éducation aux images et la sensibilisation au cinéma trouvent une place minimale au sein des maquettes de formation des futur·es enseignant·es.
Pour Jean-Fabrice Janaudy, il y a aussi un enjeu à former des médiateurs et médiatrices en salles de cinéma : « C’est aussi à la salle de réfléchir à comment reprioriser certaines choses et mettre la médiation vraiment au cœur de sa mission ».
Benoît Labourdette complète en affirmant qu’en tant que professionnel·les, nous avons une responsabilité. Nous devons prendre le temps de travailler et de questionner ces nouveaux usages. « Il y a de nouveaux outils qui suscitent de nouveaux usages et qui changent nos vies. (…) On n’est pas obligés d’être otages de tout ça, mais on doit y travailler ».
Il évoque par exemple les questions de souveraineté, face aux GAFAM, mais aussi nos responsabilités en tant qu’adultes pour mieux comprendre les usages des écrans.
Le temps : un enjeu de résistance
En guise de clôture, Jean-Marie Vinclair choisit de resserrer le focus sur la notion de temporalité, convoquant la figure de Paul Virilio et son Esthétique de la disparition.
Il rappelle que l’accélération du monde, par le biais des « prothèses de voyages accélérés » que sont les écrans, nous condamne souvent à une forme de fuite :
« Voir défiler un paysage […] comme on regarde par une portière ». Une fuite en avant qui nous éloigne de l’intériorité.
Pour contrebalancer cette évocation de la vitesse, il cite le réalisateur Gérard Blain, estimant que « la beauté ne prend plus le temps de naître sous nos yeux ». Il assigne alors au cinéma une mission presque spirituelle : celle de nous « rappeler à l’ordre », de nous enseigner la patience et la vigilance. Une ultime invitation à résister à l’urgence pour retrouver la profondeur du regard.
C’est sur ce terrain philosophique que Mélanie Boissonneau souhaite apporter une dernière nuance. Si elle adhère aux principes d’écoute et de lien défendus par Benoît Labourdette, elle refuse que la responsabilité repose uniquement sur l’individu ou la sphère privée.
Son intervention rappelle la réalité politique et institutionnelle : « Cela fait peser sur de l’individuel des choses qui sont très systémiques ». Elle met en lumière un paradoxe que les parents et les enseignant·es connaissent bien : comment exiger des jeunes qu’iels se détachent des écrans lorsque l’institution scolaire elle-même les y enferme par ses choix technologiques ?
Conclusion
Au terme de cette table ronde, plusieurs réflexions se dégagent pour les professionnel·les de l’éducation aux images.
D’abord, le constat d’une transformation des rapports au temps et à l’attention ne doit pas conduire à une lecture uniquement négative des pratiques des jeunes. Comme l’ont souligné Mélanie Boissonneau et Benoît Labourdette, ces pratiques sont riches, diverses et souvent créatives ; il s’agit moins de les corriger que de les rencontrer et de les mettre en dialogue avec d’autres formes de regard.
Par ailleurs, l’échange a mis en évidence la nécessité d’articuler les dimensions individuelle et systémique. Le travail de transmission et d’accompagnement reste essentiel, comme en témoignent les pratiques de programmation et de médiation défendues par Jean-Fabrice Janaudy. Il doit cependant s’accompagner d’une réflexion plus large sur les cadres institutionnels et technologiques qui structurent les usages.
Enfin, la table ronde a rappelé que l’éducation aux images ne se réduit pas à la transmission d’un patrimoine cinématographique, mais engage une posture : celle d’une démocratie culturelle véritablement horizontale, attentive aux cultures des jeunes et soucieuse de ne pas reproduire des rapports de domination.
Dans un contexte marqué par l’accélération et la fragmentation, le rôle des éducateur·rices aux images pourrait bien consister à défendre des espaces et des temps où le regard peut encore s’attarder, se questionner et se construire collectivement.
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[1] Source : The Atlantic 30/01/26 – article relayé à deux reprises par Courrier International (février et mars 2026)
[2] “Une panique morale, concept forgé en anglais en 1972 par le sociologue Stanley Cohen (« moral panic ») est une réaction collective disproportionnée à des pratiques culturelles ou personnelles en général minoritaires, considérées comme « déviantes » ou néfastes pour la société. » [source : Wikipedia]
Glossaire
- Binge-watching : Pratique consistant à regarder plusieurs épisodes d’une série à la suite, souvent sans interruption.
- Culture anthropologique : Vision de la culture qui englobe les pratiques, habitudes, croyances et modes de vie d’un groupe humain, au-delà des œuvres artistiques reconnues.
- Droits culturels : Un des droits fondamentaux et internationaux déclinés dans la Déclaration de Fribourg (2007), garantissant à chaque personne le droit de participer à la vie culturelle, d’exprimer sa culture et de voir sa culture respectée. Ces droits ont été inscrits pour la première fois dans la législation française en 2015, avec la loi NOTRe.
- Fear Of Missing Out (FOMO) : Expression anglaise signifiant “peur de manquer quelque chose”. Désigne l’anxiété liée à l’idée de rater une information, un événement ou une expérience vécue par d’autres.
- GAFAM : Acronyme désignant les grandes entreprises technologiques américaines : Google, Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft.
- K-drama : Série télévisée produite en Corée du Sud, souvent caractérisée par un format feuilletonnant et une forte popularité internationale.
- Reels : Courtes vidéos verticales publiées sur les réseaux sociaux
- Scroll / scrolling : Action de faire défiler rapidement des contenus sur un écran.
- Scrolling compulsif : Habitude de faire défiler des contenus de manière répétitive et difficile à contrôler.
- Souveraineté numérique : Capacité d’un pays ou d’une société à garder le contrôle sur ses outils, données et infrastructures numériques.
- Stories éphémères : Publications visibles pendant une durée limitée sur les réseaux sociaux.






