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Episode 1 : L’émergence d’internet et la nouvelle télévision

Comme média révolutionnaire, à même de reconfigurer les pratiques de communication et de suggérer des nouveaux modes de vivre ensemble, internet a été volontiers pensé en perspective de la télévision : en est-il le prolongement, l’alternative ? Il contribue au foisonnement de la production audiovisuelle au même titre que la télévision qui, au même moment, démultiplie son offre de chaînes. Dans le même temps, il s’en distingue en permettant un emploi interactif et en réseau. Cette spécificité laisse espérer qu’internet rebatte fondamentalement les cartes dans l’environnement médiatique contemporain. Il deviendrait possible d’accéder à des contenus, de les commenter et les échanger sans plus dépendre d’une instance qui les éditorialise et les contrôle. En permettant une communication horizontale, hors frontière, internet suggère une nouvelle forme de lien social, né à l’initiative de particuliers qui se regroupent par affinités. Les communautés virtuelles qu’il multiplie existent par les échanges réguliers de leurs membres : le réseau rassemble et tient ensemble. Cependant, une telle libéralisation des échanges par la technologie numérique connaît son envers. Elle ôte à la population la possibilité de structurer ses débats autour de repères communs – les programmes de la télévision ancien modèle. Elle expose les sociétés à des prises en main subversives et à la circulation de fausses informations par le truquage des contenus en circulation. Faut-il s’en remettre à une tutelle de surveillance ? Ce sont ces analyses et ces interrogations qui, tout au long des années 90, rassemblent les intellectuels, journalistes, experts en communication, dans les nombreux colloques, émissions de télévision, publications dédiées à l’anticipation d’un monde bouleversé par la nouvelle donne médiatique.

Un environnement médiatique en mutation

Au moment où son usage dépasse les cercles d’initiés, Internet est considéré à la fois comme une énigme et comme une évidence. Enigme quand on le regarde comme une « boîte noire » aux ressorts cryptés, dont l’utilité reste à montrer. Evidence quand on le présente comme une « télévision interactive ».

  • Une innovation technologique, une attente partagée

Photogramme extrait de l'émission Internet : l’anticipation, diffusée sur Antenne 2

Internet : l’anticipation © Ina

En 1969, dans un reportage futuriste montré sur la première chaîne [2], Jean d’Arcy, ancien directeur des programmes de la RTF, réfléchit au possible futur de la télévision. Il prévoit un média devenu interactif, aux contenus choisis par le téléspectateur selon ses goûts et ses besoins. En ne se limitant plus à la diffusion de programmes, en diversifiant et en personnalisant son offre, ce nouveau genre de télévision est à même de bouleverser la vie quotidienne de chacun. Grâce à elle désormais, les commandes de vêtements seront passées sans avoir à se rendre en boutique. Les enseignements se feront à distance. Les documents de la vie courante deviendront accessibles chez soi : « Journaux, lettres, télégrammes et contraventions apparaîtront ainsi sans retard, les textes pourront à volonté être reproduits sur papier pour être consulté et conservé. » Tout ceci grâce à l’agencement d’un clavier relié au poste traditionnel, ou la disposition de commandes tactiles sur son écran. Le reportage met en images les propos de Jean d’Arcy. Il montre des femmes et des enfants évoluant dans les espaces domestiques, des hommes installés à leur bureau, cadres familiers meublés à la mode des années soixante. Chacun manipule cependant des appareils d’un nouveau genre, avec des consoles reliées à des moniteurs plats et anguleux. Au terme de cette rêverie futuriste, Jean d’Arcy en vient à se demander : s’agit-il encore de télévision ? « J’attends que les professionnels de la langue trouvent un mot, mais à mon avis c’est ce mot nouveau qui définira très bien les possibilités extraordinaires de circulation des images et des sons. » Aujourd’hui, la personne qui consulte cette archive a bien sûr la réponse : internet.

L’anticipation de Jean d’Arcy se fonde certes sur les progrès techniques alors intervenus dans le secteur audiovisuel (la télévision passe à la couleur en 1967, la technologie vidéo fait son apparition dès la fin des années soixante.) Sans doute, par ses responsabilités à l’UNESCO, a-t-il eu vent des récents résultats obtenus par la recherche américaine en communication. En cette même année 1969, Arpanet est créé, le Networking group de l’Université de Los Angeles est opérationnel, autant d’étapes dans l’expérimentation des transferts de données et de la mise en réseau. Mais c’est en homme de médias que Jean d’Arcy réagit, c’est à ce titre qu’il intervient. Ces innovations constantes, il les analyse selon leur application auprès du public large et non d’une catégorie d’initiés. Cette grande figure de l’âge pionnier de la télévision, qui a eu l’intuition de ses spécificités et ses usages, met au jour une double attente qu’inspirent la démocratisation et l’individualisation de l’accès au média : d’une part l’émancipation de la circulation des images et des sons de sa tutelle actuelle, d’autre part la mise en interaction avec contenus.

  • Internet et télévision, une évolution en interaction

La généralisation rapide d’internet à partir des années 90 montre que Jean d’Arcy avait, plus de vingt ans auparavant, pressenti une demande diffuse, imprécise, qu’il était possible de discerner en observant les limites relationnelles rencontrées par la télévision. Par ailleurs, il a jeté les bases d’une réflexion féconde. Loin d’affirmer « Ceci tuera cela », certains observateurs continuent de penser le développement d’internet dans la perspective d’une télévision renouvelée et débridée. En 1996, Joël de Rosnay, alors directeur de la Prospective et de l’Evaluation à la Cité des sciences et de l’industrie, évoque le « mariage possible » de la télévision « avec les réseaux interactifs multimédias internationaux qui sont en train de se développer de manière fulgurante à l’échelle de la planète [3]. » Il rappelle que les concepteurs de la télévision contemporaine subissent l’influence d’internet en proposant des services nouveaux comme l’ajout de systèmes de lecture en différé des programmes, ou le renvoi par une émission à des contenus complémentaires désormais accessibles par les « réseaux interactifs ». Ces pratiques permettant la lecture différée, la reprise, et la complémentarité inter-média, rappellent « la télévision mais ne sont pas la télévision ». Comme le pensait Jean d’Arcy, ce type de nouvelles orientations, qui supposent une « participation active de chacun [4] », mènent vers un modèle de média hybride.

L’interaction télévision-internet s’intensifie quand internet devient à même de diffuser du film. Jusqu’au lancement du haut débit fin 2010, la mise en forme de ses contenus se limitait à l’articulation de textes et d’images. L’ère « 1.0 » du web était celle d’un web statique et rarement mis à jour. Son ère « 1.5 » caractérise un web devenu dynamique à partir de bases de données régulièrement renouvelées, le développement de la présence d’images, puis l’ajout de son et d’animation. Jean-Claude Guédon, auteur en 1996 La planète cyber, Internet et cyberspace, rappelle que ces innovations ont permis à internet de devenir plus attrayant et convivial. Du simple échange de fichiers, il est passé à « quelque chose qui prend une forme beaucoup plus polie, beaucoup plus présentable [5]. »  Or, en permettant la diffusion convenable de vidéos, internet a entraîné la diffusion sur différents sites d’extraits de programmes TV, de films, de retransmissions sportives. Ceci au mépris des droits. En réaction, les chaînes se dotent d’un site sur laquelle les émissions peuvent être accessibles. Par ailleurs, leurs responsables cherchent à restreindre le délai entre leur diffusion à la télévision et celle sur le site. C’est le principe de la « télévision de rattrapage » qui convient à un public de plus en plus sensible au concept ATAWAD (anytime, anywhere, any device), un principe que la télévision traditionnelle ne pouvait mettre en œuvre, et qu’Internet applique déjà [6].

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