Download PDF

Comment expliquer l’émergence soudaine de ce faisceau de discours crépusculaires au sujet du cinéma ? Nous avons évoqué sa santé économique déclinante, la concurrence globalisante des images nées de nouvelles technologies. Il n’en reste pas moins que la continuation du cinéma, par les œuvres nouvelles qui se sont succédées et le développement de nouveaux réseaux de salles, a suffi à démentir les affirmations de cette époque sur sa fin imminente. Il semble qu’elles sont nées d’un désir commun qui s’est manifesté au sein d’une même génération, par des personnes réunies par l’aventure de la cinéphilie qui s’set développée après-guerre. Les penseurs ou cinéastes qui en sont responsables ont cherché à surmonter de cette manière leur désarroi devant une évolution culturelle qui a fondamentalement changé sans qu’ils y aient contribué. Dès lors, n’ont-ils pas cherché à transformer en vérité universelle un constat d’ordre personnel ? Ce cinéma qu’ils ont tant aimé, n’ont-ils pas décidé sa mort du moment qu’ils ne l’aimaient plus tel qu’il est devenu ? Sous l’intelligence aigüe du raisonnement pointe un chagrin irraisonné d’amant déçu.

Il n’en reste pas moins que dans ces mêmes années quatre-vingt-dix, des initiatives visent à dépasser cette pensée mortifère en cherchant à promouvoir la culture cinématographique auprès du jeune public. C’est en 1994 qu’est née l’association Les enfants du cinéma, laquelle se donne pour tâche de « faire découvrir aux enfants de beaux films classiques mais également des œuvres contemporaines projetés en copies-cinéma, dans une vraie salle de cinéma [23]. » Un an plus tard commence l’aventure de Cinéma, cent ans de jeunesse, opération élaborée au sein de la Cinémathèque française qui permet « à des jeunes de 6 à 18 ans de vivre une expérience unique de cinéma alliant découverte des films et pratique [24]. » Comme si cette musique obsessionnelle sur la fin du cinéma avait, au prix d’une prise de conscience, créé un salutaire sursaut.

Références :

[1] « Stratégie – entretien avec Dominique Wallon » réalisé par Serge Toubiana dans Les cahiers du cinéma, mai 1991, n°443-444, p. 69.
[2] « La politique du CNC, une stratégie adaptée à la société des écrans ? – entretien avec David Kessler » dans Esprit, mars-avril 2003, p. 86.
[3] François Truffaut, « André Bazin nous manque » dans Dudley Andrew, André Bazin, 1983, p. 14
[4] « Badminton » dans Les Inrockuptibles, n°47, juillet 1993.
[5] « La naissance d’une nation » par Raymond Borde dans L’express, hors-série n°1, 1992, p. 9.
[6] « Philippe Garrel – Serge Daney, dialogue » dans les Cahiers du cinéma, n°443 / 444, mai 1991, p. 61.
[7] « Le cahier à spirales », entretien avec Serge Daney par Arnaud Viviant, dans Les Inrockuptibles mars/avril 1992, p. 86.
[8] A Paris particulièrement, et dans différentes régions de France, le centenaire donne lieu à la mise en place de rétrospectives, de projections de prestige, d’expositions et mêmes de pièces de théâtre. Par ailleurs, il est décidé à l’occasion de restaurer des copies comme la version couleur de Jour de fête de Jacques Tati.
[9] « Morceaux choisis » par Pascal Mérigeau dans Le Monde, numéro spécial de janvier 1995 : « Le siècle du cinéma », p. XIV.
[10] « Les visiteurs de Monsieur C… » entretien de Michel Piccoli et Agnès Varda par Jean-Michel Frodon dans Le Monde, numéro spécial de janvier 1995 « Le siècle du cinéma », p. XIV.
[11] « Cinq questions posées par Martin Scorsese » dans Les cahiers du cinéma, n° 500, mars 1996.
[12] Voir note 8.
[13] « Lettre aux aveugles » par Didier Coureau dans Limelight, n°39, juin 1995.
[14] 14:10
[15] 69:35
[16] Serge Daney aborde longuement la question dans le documentaire Propos d’un passeur réalisé en 1993 par Philippe Roger, réagissant aux images filmées par Georges Stevens à Dachau en mai 1945.
[17] 86:25
[18] « Espace iconique et territoire à gouverner » par Marie-José Mondzain dans Les cahiers du collège iconique, Bry-sur-Marne, 1993, p. 7.
[19] « Le krach visuel » par Paul Virilio dans 25 images par seconde – La télévision fragmentée, actes de la rencontre organisée à Valence sous le même titre, 1997, p. 162.
[20] « Le krach visuel », voir note 18, p. 163.
[21] « Un cinéaste et sa ville, entretien de Jean-Louis Comolli par Jean-Paul Gorce et Odile Saint-Raymond dans Espaces et sociétés, n°86, 3/ 1996, p. 34.
[22] « Un cinéaste et sa ville… », p. 35.
[23] Site de l’association Les enfants de cinéma.
[24] Site de Cinéma, cent ans de jeunesse.

Partager cet article : Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter
Email this to someone
email