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Depuis 2 ans et à la suite de la fermeture répétée des salles de cinéma, la place accordée aux écrans dans la vie de nombreuses personnes s’est vue profondément modifiée en réaction à la crise sanitaire. Le rapport aux images et la manière dont celles-ci sont réceptionnées par chacun·e passent désormais par des canaux différents (portable, tablette, téléviseur ou salle de cinéma) qui se retrouvent tous plus ou moins liés dans des flux de circulation pas toujours contextualisés.
Il paraît ainsi toujours plus nécessaire de promouvoir d’une part l’éducation aux médias et à l’information, tout en poursuivant les efforts déjà entamés depuis les années 1980 dans le domaine de l’éducation artistique au cinéma.
Aussi, le livre de Barbara Laborde, même s’il a été rédigé avant que l’idée de « confinement » soit envisagée comme une réalité commune, vient à point nommé pour nourrir une réflexion autour de ce déplacement des images et de leur mode de réception.
Cet ouvrage apporte des analyses et des propositions riches et exemplifiées, élargissant le cadre de l’enseignement du cinéma jusqu’à celui de l’éducation aux médias.

Barbara Laborde est Maître de conférences à l’université Sorbonne Nouvelle (Paris 3), dans le département Cinéma et audiovisuel et membre de l’IRCAV. Ses recherches se placent dans une perspective culturelle et communicationnelle et son approche croise esthétique, technique, histoire et pragmatique avec une attention particulière portée à la pédagogie comme médiation.

De l’enseignement du cinéma à l’éducation aux médias s’adresse « à tous ceux qui pensent que le cinéma et l’audiovisuel sont particulièrement propices à l’enseignement ». A travers cet ouvrage, Barbara Laborde propose de bousculer certaines habitudes de l’enseignement du cinéma et de l’éducation aux images pour enrichir la boîte à outils des médiateur·trice·s. En commençant par questionner certaines assertions opposant le cinéma aux autres formes de média audiovisuels, elle aborde ensuite plusieurs pistes méthodologiques pour enrichir les pratiques de toutes celles et tous ceux qui travaillent avec et sur les images.

Redéfinir le cinéma

Point de départ de sa réflexion sur l’enseignement du cinéma, Barbara Laborde constate que l’époque contemporaine vit un bouleversement des usages du cinéma liés à l’évolution rapide et définitive de ses modes d’exploitation et de représentation, et « une convergence sans précédent du cinéma vers d’autres médias ».

Ce constat l’amène à considérer le cinéma non seulement comme un médium au sens de l’objet « produit en fonction du message transporté », mais aussi comme un média prenant en compte le contexte économique et social du cinéma « comme marché et comme industrie ».

Actuellement, l’expression d’une même image peut être traduite différemment selon son contexte de diffusion et son « lieu d’expérience » (salle de classe, YouTube, plateforme en ligne institutionnelle…). Ainsi, dans un effort de contextualisation, Barbara Laborde remet en perspective la réception du cinéma. Elle rappelle que la notion d’art cinématographique, de « 7ème art », a évolué au cours du XXème siècle. Le cinéma a longtemps dû se défendre de l’accusation de divertissement avant de se doter progressivement du prestige qu’il arbore aujourd’hui encore, adoubé par les premières parutions des « Cahiers du cinéma » à partir des années 1950. L’auteure nous met en garde contre les limites de cette pensée du cinéma trop exclusive : « les représentations (…) du cinéma comme art bloquent les possibilités de le définir autrement » ; et combat aussi l’« obsession du formalisme » dans l’enseignement du cinéma qui tend à enfermer le cinéma dans sa dimension purement esthétique, lui enlevant par là même sa fonction narrative, sociale et enfin politique.

Sans nier l’importance de la diffusion en salle comme l’expérience de cinéma à part entière, l’auteure met en évidence le danger d’une tentation de « nostalgie moderniste », qui ne permettrait pas d’envisager les autres réalités de réception de ces mêmes images. Elle défend vigoureusement l’existence d’une « convergence possible et fructueuse entre enseignement du cinéma et éducation aux médias », ainsi que le fait de traiter le cinéma « à égalité théorique avec les autres médias audiovisuels » afin de nourrir les pratiques réciproques de chacun·e.

Du point de vue des usages

Prenant à revers la pensée d’Alain Bergala exposée dans L’hypothèse cinéma, l’auteure insiste sur les limites d’une séparation théorique entre cinéma et audiovisuel, arguant que l’horizon d’attente commun des publics, qui tant au cinéma qu’à la télévision (que sur Internet désormais) sont toujours à la recherche de continuité autant que de surprises.
Elle place donc au centre de l’attention la théorie des usages, visant à comprendre « ce que les publics font avec les médias, et non l’inverse ».

Refusant ainsi de hiérarchiser les contenus audiovisuels, Barbara Laborde remet en question les paradoxes de ceux qui opposent le cinéma aux autres médias, et propose de ne jamais définir un médium ou un média comme une réalité autonome des usages que l’on en fait. S’il n’y a pas d’emblée des contenus audiovisuels dangereux, ni vertueux, il est alors possible de renouer la confiance avec le regard des jeunes, et d’inclure dans un corpus d’étude toutes les pratiques, des jeunes, des fans, des internautes. Observant un réajustement progressif entre la culture populaire et la culture cinéphilique, l’auteure conseille de ne pas perdre de vue l’espace social dans lequel les apprenant·e·s évoluent.

Cette approche pédagogique qui consiste à prendre en compte les enjeux économiques, juridiques et socio-techniques des supports de diffusion et de réception, indissociés de l’analyse du médium et du média, prend le nom de « médio-pragmatique ».

Une nouvelle approche théorique : la sémio-pragmatique

Barbara Laborde se place dans la théorie de l’interdisciplinarité, la « sémio-pragmatique » de Roger Odin, une démarche proposant d’étudier des contenus audiovisuels en prenant en compte à la fois le bagage du spectateur et son expérience du film. Cette approche médio-pragmatique établit également que « tout peut être objet d’étude à condition d’être au centre d’un projet pédagogique clair ». Chaque forme audiovisuelle peut alors être étudiée du point de vue de son contenu, de ses modalités de support technique et économique, et enfin de sa réception.

Réformer l’éducation au cinéma et l’éducation aux médias

En conclusion, et à partir de tous les aspects que pourraient recouvrir les différentes « compétences en médias » permettant de décoder et de comprendre les images véhiculées par différents médias, Barbara Laborde suggère plusieurs pistes de travail afin d’évaluer la méthodologie développée dans son livre.

Cela se résume en 4 points :

  • Renforcer la « conscience disciplinaire » en réaffirmant les liens qui peuvent exister entre l’éducation aux images et aux médias et les différentes disciplines scolaires dès le niveau primaire afin de profiter de leur interdisciplinarité.
  • Continuer de mettre l’apprenant·e en activité afin de rendre l’apprentissage plus concret en définissant les objectifs du projet 1) afin d’éviter un clivage entre la théorie et la pratique, et 2) afin de mettre l’accent sur le processus de production plus que sur le résultat.
  • Distinguer l’amateurisme du professionnalisme en reconnaissant les productions à vocation pédagogique comme un genre à part entière avec sa propre dynamique culturelle et ses propres modalités d’existence.
  • Entre les pro-technologies et les sceptiques, être conscient·e des forces et des faiblesses de ces technologies pour peut-être « changer les habitudes pédagogiques et les rapports aux savoirs comme la relation entre enseignants et apprenants ».

Prenant davantage le parti d’appeler aux réformes de l’enseignement, l’auteure se place au milieu de réflexions qui ont déjà cours tant au niveau des propositions théoriques que des propositions pédagogiques. Avec cet ouvrage, elle souligne l’importance d’un positionnement des institutions éducatives sur le terrain de l’éducation aux images et aux médias et elle espère offrir aux pédagogues des pistes de travail pour les accompagner dans cette tâche.

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Barbara Laborde, De l’enseignement du cinéma à l’éducation aux médias, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2017

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